"It was the best of times, it was the worst of times..."
Charles Dickens. A Tale of Two Cities.


mardi 30 septembre 2008

Logique de Boole et logique des boules


Parmi les outils statistiques que Blogger met gracieusement à ma disposition figure un classement des requêtes les plus fréquentes par lesquelles les internautes accèdent à mon blog.
Et bien, la première d'entre elles, si étrange que cela puisse paraître, est la séquence de mots "amarcord poitrine extrait". J'ai vérifié: ces trois mots se trouvent effectivement sur ce blog, mais dans des articles différents. J'ai ma petite idée par ailleurs sur ce que l'internaute qui saisit cette requête sous Google peut bien rechercher, et j'ai bien peur qu'il soit un peu déçu. Pour info: si j'ai bonne mémoire, la seule poitrine qu'on voie dans Amarcord est celle de l'inoubliable "Gradisca", interprétée par la non moins inoubliable Magali Noël. C'est donc de ce côté là qu'il faudrait peut-être chercher un "extrait". Voilà. Merci de la visite quand même. Et sans rancune.

La pravda des babouchkas


Quand un Russe veut mettre en doute une information qu'on lui rapporte, il demande à son interlocuteur: "Et d'où tu tiens ça, de l'agence de presse UBAD?".
UBAD (acronyme que j'ai transcrit en alphabet romain et en français pour les besoins de la cause, bien entendu) signifie "Une Babouchka A Dit" (en v.o. : "Одна бабушка сказала"), la babouchka étant perçue en Russie comme le type de la petite mémé portée aux commérages et à la diffusion de nouvelles fantaisistes.
Vu le niveau de plus en plus douteux des informations qu'on nous sert, je me demande parfois si l'agence UBAD n'a pas racheté en douce, grâce à la rente pétrolière, l'AFP, Reuters et Associated Press.

Photo ci-dessus: babouchkas surprises à lire mon blog.

lundi 29 septembre 2008

Chien écrasé







Dans l'ouvrage dont je parlais avant-hier, Elisabeth de Fontenay cite un très beau poème d'Erich Fried, tiré de ses Warngedichte, et intitulé "Definition":

Ein Hund
der stirbt
und der weiss
dass er stirbt
wie ein Hund
und der sagen kann
dass er weiss
dass er stirbt
wie ein Hund
ist ein Mensch

Un chien
qui meurt
et qui sait
qu'il meurt
comme un chien
et qui peut dire
qu'il sait
qu'il meurt
comme un chien
est un homme


Et Elisabeth de Fontenay commente : "L'usage de la métaphore et l'expérience tragique récapituleraient le rapport singulier des hommes aux hommes, au référent, aux animaux, au monde. En cela consisterait cette signification de l'humain que je refuse, pour des raisons éthiques, d'abandonner à la liquidation positiviste."

Elisabeth de Fontenay, Sans offenser le genre humain, Albin Michel, 2008.

dimanche 28 septembre 2008

L'arroseur arrosé


Si les post-nietzschéens étaient authentiquement nietzschéens, ils devraient se poser la question de l'utilité et des inconvénients de la pensée de Nietzsche pour la vie, de la même façon que Nietzsche s'est posé la question "De l'utilité et des inconvénients de l'histoire pour la vie" dans le texte homonyme.
Rappelons que tout en reconnaissant "que la vie a besoin du service de l'histoire", il se proposait d'y établir "qu'un excès de connaissances historiques nuit à l'être vivant".
Du point de vue du vitalisme nietzschéen lui-même, on est donc fondé à se demander si un excès de déconstruction nietzschéenne telle que l'ont pratiquée ses épigones, n'en finit pas par nuire à la vie.


Friedrich Nietzsche, Considérations inactuelles, "De l'utilité et des inconvénients de l'histoire pour la vie", Folio, Gallimard.

Eloge du vieux con


Un esprit superficiel pourrait penser qu'un vieux con est un jeune con qui a pris de l'âge: il n'en est rien.
Non, le vieux con n'est pas un jeune con qui a vieilli. Le vieux con est d'une certaine façon le modèle achevé du sage: il est celui qui assume ce que l'être-vieux comporte d'être-con, ; il est celui, tout simplement, qui accepte les responsabilités propres à son âge, et se refuse à jouer la comédie de l'éternelle jeunesse que le monde d'aujourd'hui voudrait lui imposer.
Il sait que, comme le dit le Qohelet,
"Il y a un temps pour tout, il y a un moment pour chaque chose sous les cieux :
Il y a un temps pour naître, et un temps pour mourir ;
Un temps pour planter, et un temps pour arracher ;
Un temps pour tuer, et un temps pour guérir ;
Un temps pour démolir, et un temps pour bâtir ;
Un temps pour pleurer, et un temps pour rire ;
Un temps pour gémir, et un temps pour danser ;
Un temps pour jeter de pierres, et un temps pour les ramasser ;
Un temps pour embrasser, et un temps pour s'abstenir ;
Un temps pour chercher, et un temps pour perdre ;
Un temps pour garder, et un temps pour jeter ;
Un temps pour déchirer, et un temps pour recoudre ;
Un temps pour se taire, et un temps pour parler ;
Un temps pour aimer, et un temps pour haïr ;
Un temps pour la guerre, et un temps pour la paix...".

Il ne se comporte donc pas comme ces vieux dont Platon nous parle au livre VIII de La République, qui, "pour séduire leurs cadets, feignent l'insouciance et la légèreté"et "singent la jeunesse pour qu'on ne leur dise pas qu'ils sont chagrins et tyranniques".
Il ne se conduit pas non plus "comme un enfant avec les enfants" car il sait, comme le dit Hölderlin dans un poème intitulé "Fausse popularité", que "l'arbre et l'enfant recherchent ce qui est plus haut qu'eux".

Illustration: Hölderlin.

Lost in translation


On trouve dans l'édition d'aujourd'hui de Bücher am Sonntag, le supplément littéraire de NZZ am Sonntag, une recension de l'édition en allemand du gros pavé de plus de 1000 pages que l'historien anglais Orlando Figes a consacré à la vie quotidienne sous Staline. Ce n'est pas le livre en question qui m'intéresse ici - je ne l'ai pas encore lu - mais la remarque par laquelle Carsten Goehrke, l'auteur de la recension, lui-même historien (il enseigne l'histoire d'Europe de l'Est à l'Université de Zurich), conclut son article, par ailleurs élogieux. Goehrke exprime le regret que Figes, comme la plupart des historiens anglosaxons, n'ait pas eu recours à la riche littérature en langue allemande disponible sur la question du stalinisme, exception faite pour les auteurs traduits en anglais.
Goehrke met là le doigt sur un problème, je dirais sur des problèmes, qui vont bien au-delà du cas d'espèce.
Le problème le plus évident réside dans le peu d'intérêt accordé dans les différents pays aux traductions, qui sont pourtant un moyen précieux de circulation des idées. Même parmi les livres de tout premier plan, seul un nombre infime est traduit, et pas toujours dans les meilleures conditions. Aux Etats-Unis, un traducteur travaillant pour le monde de l'édition est une sorte de forçat intellectuel sous-payé. On peut lire à ce sujet le témoignage de Paul Auster dans son ouvrage autobiographique Hand to Mouth. Il existe certes, dans certains pays, des dispositifs d'aide à la traduction, mais ils sont plus symboliques qu'autre chose. C'est ce qui fait, par exemple, qu'il a fallu attendre ces dernières années pour disposer en français d'une traduction digne de ce nom des ouvrages principaux de Max Weber, grâce à Jean-Pierre Grossein.
Mais le problème de la traduction est lié à un autre problème, bien plus profond, celui de l'incroyable provincialisme qui caractérise la recherche en sciences sociales aujourd'hui. La plupart des sociologues, historiens etc. évoluent en vase clos dans le petit monde de leur vie académique nationale, sans vraiment se soucier de ce qui se fait et s'écrit dans les autres pays. Les colloques internationaux, le développement des technologies, qui permet une circulation bien plus facile des publications etc. ne doivent pas faire illusion: la "République des lettres" telle qu'elle existait aux XVIIe et au XVIIIe siècle était bien plus authentiquement internationale que ne l'est le monde scientifique d'aujourd'hui. Il suffit pour s'en convaincre de jeter un coup d'oeil à l'immense correspondance épistolaire qu'échangeaient les savants de l'époque depuis les quatre coins de l'Europe.
Nous avons beau nous rengorger à longueur de temps au sujet de nos sociétés multiculturelles etc., nous sommes bien moins cosmopolites que ne l'étaient les siècles passés.

Illustration ci-dessus: Dom Jean Mabillon, un intellectuel authentiquement cosmopolite.

samedi 27 septembre 2008

Sans offenser le genre humain

J'ai lu aujourd'hui Sans offenser le genre humain, un livre d'Elisabeth de Fontenay qui vient de paraître. Elisabeth de Fontenay est une philosophe, une vraie philosophe, j'entends par là quelqu'un qui ne se borne pas à ressasser des formules creuses mais s'efforce de penser le présent.
Par ailleurs, elle a été, à l'époque où elle enseignait dans le secondaire, la prof de philo de Catherine Chalier, laquelle a été à son tour, à l'époque où elle-même enseignait en lycée, ma propre prof de philo. Cela crée des liens comme on dit, il y a une sorte de transmission, et le hasard veut d'ailleurs que Catherine Chalier vienne elle-même de publier, sous le titre Transmettre, de génération en génération, un livre consacrée à la valeur de la transmission, dont je vous parlerai le moment venu.
Bien. Dans Sans Offenser le genre humain, de Fontenay aborde une problématique que j'ai traitée à ma façon dans deux articles plutôt polémiques ces dernières semaines: celle des rapports entre l'homme et l'animal. Vous allez me dire que je suis un peu obsédé par cette question, et je ne vous dirai pas le contraire, car je pense qu'un certain nombre de théories écologistes modernes qui, pour défendre la cause des animaux, croient expédient d'accabler l'homme, sont extrêmement dangereuses. En effet, ce qui est en jeu ici à mes yeux, ce n'est tant la déconstruction des conceptions métaphysiques traditionnelles du "propre de l'homme", que les effets pratiques potentiels d'une mise en question radicale de la préférence donnée à l'humain, quand bien même cette préférence serait sans fondement rationnel.
De Fontenay, et j'en viens donc à son livre, le dit bien: les définitions traditionnelles du propre de l'homme sont insuffisantes, et elles pèchent sous deux aspects au moins. Sous l'aspect éthique, parce qu'elles n'incluent pas tous les membres de l'espèce (prenons en effet la plus enracinée de ces définitions, celle qu'Aristote donne de l'homme comme "animal rationnel": elle exclut le malade mental, le nouveau-né etc.). Sous l'aspect scientifique également, car elles s'exposent au démenti des recherches modernes en éthologie, primatologie etc., qui "grignotent" de plus en plus les compétences regardées jusqu'ici comme proprement humaines, en montrant par exemple chez les grands primates des facultés cognitives et des capacités d'organisation sociale particulièrement développées etc.
Il ne s'agit donc pas d'essayer de sauver la métaphysique humaniste dans ses raisons mais dans son esprit, et ce d'autant plus que, pourrait-on dire, la tentative pour fonder en raison la préférence accordée à l'homme, en tant précisément qu'elle se place sur le plan de la raison, relativise l'objet de sa démonstration (ce qui a besoin d'être démontré étant par définition potentiellement indémontrable): la préférence pour l'homme ne peut être posée que comme absolu. Elle constitue une décision. "Nous avons à décider - dit Elisabeth de Fontenay - que la signification de l'humain ne se laisse pas déchiffrer à partir du seul savoir sur l'origine de l'homme et sa réalité biologique".

Elisabeth de Fontenay, Sans offenser le genre humain, Albin Michel, 2008.

vendredi 26 septembre 2008

Raconter sa vie


Quand j'étais au collège, il y avait un type, l'une de ces personnes à qui, par une sorte de paradoxe, leurs mauvaises manières finissent par conférer une sorte d'ascendant sur les personnes qui les entourent, qui, au beau milieu d'une histoire que vous étiez en train de raconter à vos camarades, prenait un malin plaisir à vous couper la parole en s'exclamant: "Mais tu racontes ta vie, là!". Tout le monde riait, sauf celui qui avait été ainsi interrompu, même si chacun des rieurs avait été la veille ou serait le lendemain la victime d'un épisode du même genre. Je ne sais pas trop comment expliquer pourquoi, sous ce qu'elles pouvaient avoir d'apparemment anodin, je trouvais ces interruptions particulièrement violentes et blessantes.
Je ne savais pourtant pas trop quoi répondre à ce type qui, à chaque fois qu'il avait mis quelqu'un en boîte, riait de toutes ses dents crépies d'un tartre ocre virant à l'orangé par endroits.
Je n'avais pas encore lu Paul Ricoeur, je ne pouvais donc pas lui répondre que "l’identité personnelle, considérée dans la durée, peut être définie comme identité narrative, à la croisée de la cohérence que confère la mise en intrigue et de la discordance suscitée par les péripéties de l’action racontée."
Dommage, ça lui aurait bouché un trou.

Paul Ricoeur, Discours de la Reconnaissance, Gallimard, 2004.

Photo: Paul Ricoeur.

jeudi 25 septembre 2008

A l'échelle humaine


Demain je vous parlerai d'un livre que j'ai lu ce soir: A l'échelle humaine, écrit en prison par Léon Blum pendant la guerre, dans lequel il s'interroge honnêtement sur les raisons de la défaite de 1940 tout en refusant et réfutant clairement tous les sophismes de la France collaborationniste, avec une hauteur de vue dont bien des dirigeants socialistes d'aujourd'hui seraient bien avisés de s'inspirer. Un livre à lire en parallèle avec L'Etrange défaite de Marc Bloc, diagnostic à chaud sur les causes de l'effondrement de la France que sa lucidité place encore parmi les livres indispensables sur la question.

Le plaisir du banal


Je vais vous dire une banalité sur la musique, mais comme c'est une banalité que j'ai redécouverte par moi-même, c'est une banalité précieuse en quelque sorte. Il y a un certain plaisir à élire domicile dans les lieux communs, et à les faire nôtres, non?
Borges dit quelque chose du genre dans l'entretien qu'il a accordé à Madeleine Chapsal, et qui figure dans le livre dont je vous parlais il y a quelques jours. "Quand j'étais jeune- dit Borges - comme tous les jeunes gens, j'avais le goût des choses complexes. Maintenant, plus cela va, plus je vais vers la simplicité. J'utilise les métaphores les plus usées, au fond c'est cela qui est éternel, qui intéresse tout le monde: les étoiles ressemblent à des yeux, par exemple, ou la mort c'est comme le sommeil..."
Mais revenons à la musique.
Voilà: plus j'écoute de jazz, comme c'est le cas dernièrement, et plus je me dis que ce qui fait le plaisir spécifique du jazz, c'est d'écouter et de comparer les différentes versions des "standards", ces classiques du répertoire jazzistique, données par différents artistes. C'est par la comparaison de ces différentes versions d'un même morceau qu'on parvient à saisir la personnalité propre de chaque interprète, chaque interprétation faisant mieux apparaître, par contraste, la spécificité des autres, et inversement.
On me dira que cela ne vaut pas seulement pour le jazz, et qu'il en va de même pour la musique classique, où l'exécution d'une même composition par différents musiciens fait ressortir leur personnalité etc. C'est vrai, mais seulement jusqu'à un certain point, car l'interprète d'une composition classique n'a pas la même latitude dans l'exécution que le musicien de jazz qui joue un standard. Cela parce que le "standard" est plus proche, pour emprunter un exemple au domaine du théâtre, du canevas de la Commedia dell'arte que de la partition de musique classique. Il fournit un thème sur lequel l'interprète est libre d'improviser à sa guise. Et c'est cette "liberté surveillée" qui fait à mon avis tout le charme des standards dans la musique de jazz, par rapport à l'improvisation pure.

Madeleine Chapsal, Les Ecrivains en personne, 10/18, 1973.

Alphonse Allais



Rien de mieux pour se délasser après une journée de travail que la lecture de quelques pages d'Alphonse Allais. Ce n'était pas seulement un fumiste et un mystificateur, c'était aussi une vraie nature poétique à sa façon, un homme porté à la rêverie et à la contemplation. Il faut l'être pour écrire, comme il l'a fait: "J'ai toujours eu l'amour des terrasses de café, et la conception la plus flatteuse du paradis serait, pour moi, une terrasse de café, d'où l'on ne partirait plus jamais."
Et puis même ses blagues avaient toujours une certaine profondeur. Si l'on en croit Fénéon, lors d'une exposition d'art loufoque organisée, Galerie Vivienne, par un certain Jules Lévy, Allais avait collé au mur une feuille de bristol absolument blanche et il avait donné à cette oeuvre le titre de Première communion de jeunes filles chlorotiques par un temps de neige. Si l'on y pense, c'était bien avant le fameux Carré blanc sur fond blanc de Malevitch, et c'était peut-être plus rigolo...

Quelques citations d'Allais glanées çà et là:

"C'est curieux comme l'argent aide à supporter la pauvreté."

"Il est toujours avantageux de porter un titre nobiliaire. Etre de quelque chose, ça pose un homme, comme être de garenne, ça pose un lapin."

"Les asiles d'aliénés comportent des internes et des internés.
J'ai beaucoup fréquenté ces deux classes de gens, et la vérité me contraint à déclarer qu'entre ceux-ci et ceux-la, ne se dresse que l'épaisseur d'un accent aigu."

"La statistique a démontré que la mortalité dans l'armée augmente sensiblement en temps de guerre."

mercredi 24 septembre 2008

Du bien-être des saucissons


Le fabricant du "saucisson tradition à cuire" que j'ai cuisiné hier soir juge utile de m'informer, par une mention figurant sur l'étiquette, que "les éleveurs IP-SUISSE détiennent leurs animaux dans des étables adaptées à leurs besoins et que ceux-ci peuvent s'ébattre en plein air." Bref, je devrais tirer je ne sais trop quelle satisfaction du fait que le saucisson que je m'apprête à cuire a gambadé dans la nature avant de finir sur les rayons du supermarché. Que l'éleveur fasse de son mieux pour ne pas infliger de souffrances inutiles à ses cochons, soit. Mais quel besoin a-t-il de m'en informer? Pour soulager ma conscience? Mais, qu'il se soit ébattu ou non en plein air, l'animal dont mon saucisson tradition est issu a bel et bien été zigouillé pour satisfaire mes besoins alimentaires. Ce qui est d'ailleurs tout à fait dans l'ordre des choses: je suis un animal omnivore.
Dans le même ordre d'idée, une dépêche de l'AFP du 18 septembre nous informe que la Commission européenne prépare un nouveau règlement sur le bien-être des animaux dans les abattoirs, lequel règlement prévoit entre autres l'obligation pour tous les centres d'abattage de se doter d'un "responsable du bien-être animal." Le but déclaré d'une telle mesure est évidemment d'éviter toute souffrance inutile aux animaux lors de leur abattage. Mais le mobile réel me semble être, comme c'est de plus en plus souvent le cas, une sorte d'angélisme dévastateur, qui croit que la nature humaine peut se changer par décret, et dont j'ai le sombre pressentiment qu'il nous apportera d'immenses catastrophes. Tant il est vrai - et c'est le cas de le dire ici - que qui veut faire l'ange fait la bête.

Une vie réussie selon Freud


Qu'est-ce qu'une vie réussie? Idéalement, ce serait peut-être une succession de journées réussies: c'est alors du côté du très beau petit livre de Peter Handke, Essai sur la journée réussie, qu'il nous faudrait chercher l'inspiration. (Il y aurait aussi cette belle chanson de Lou Reed, "Perfect Day"). Mais toutes les journées ne peuvent pas être réussies, n'est-ce pas, alors peut-être vaudrait-il mieux faire sienne la sagesse de Freud, qui au soir de sa vie déclarait dans un entretien avec George Sylverster Viereck: "Je ne me rebelle pas contre l'ordre universel. J'ai vécu plus de 80 ans. J'ai mangé à ma faim. J'ai joui de bien des choses - la camaraderie de ma femme, mes enfants, les couchers de soleil. J'ai regardé les plantes pousser au printemps. De temps en temps, une main amie a serré la mienne. Une fois ou deux, j'ai rencontré un être humain qui me comprenait presque. Qu'est-ce que je peux demander de plus?".

Penguin Book of Interviews, "Freud Interviewed by Sylvester Viereck, 1930", 1994.
Peter Handke, Essai sur la journée réussie, Gallimard, 1993.

mardi 23 septembre 2008

Ces petits riens qui sont tout


Je n'arrive plus à mettre la main dessus, mais j'ai lu récemment dans je ne sais plus quel quotidien un article enthousiaste sur une nouvelle invention destinée aux randonneurs des montagnes suisses. Il s'agit d'un petit appareil multimédias qui vous permet de choisir un itinéraire de randonnée et qui, à intervalles réguliers tout au long du parcours, vous dispense, sous formes de fiches pédagogiques, de petites vidéos etc., des informations sur la faune et la flore que vous êtes appelé à rencontrer. Mettons, par exemple, qu'au km 4 de l'itinéraire il pousse habituellement de la gentiane (j'invente): et bien une petite fiche vous explique tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la gentiane sans oser le demander. Si une colonie de bouquetins (j'invente encore) a élu domicile aux alentours du km 8, mais que, manque de bol, vous ne voyez pas l'ombre d'un bouquetin à la ronde, qu'à cela ne tienne: il vous suffit d'appuyer sur une touche pour visionner un petit film qui vous montre un troupeau entier de bouquetins etc. etc. Les inventeurs de cette petite merveille soutenaient dans l'interview qui accompagnait l'article en question que le principal mérite de cet appareil consistait dans le fait que les gens qui, auparavant, randonnaient sans comprendre les paysages qu'ils traversaient, allaient enfin avoir le moyen de randonner intelligemment. En ce qui me concerne, je crois que cette invention s'inscrit dans cette immense entreprise de balisage intellectuel du monde qui devient de jour en jour plus terrifiante. Cela fait déjà un certain temps qu'on ne peut plus visiter une ville, que dis-je? un village, un hameau, sans que des panneaux vous indiquent, à grands renforts d'explications didactiques, ce qu'il vous faut regarder, parce que cela fait partie du patrimoine etc. (Je vais revenir bientôt sur la question du patrimoine, de la tarte à la crème du patrimoine). Voici maintenant que la chose s'étend même à la nature. Il sera bientôt inconcevable, j'en ai bien peur, de se promener en montagne sans savoir distinguer la gentiana acaulis de la gentiana verna et l'une et l'autre de la gentiana punctata, ou sans être à même de différencier au premier coup d'oeil le crottin du bouquetin d'avec celui du chamois. Il ne sera même plus pensable de se promener, en ville ou à la montagne, simplement pour ne penser à rien. Et pourtant, comme disait Serge Gainsbourg:

"Mieux vaut n'penser à rien
Que n'pas penser du tout
Rien c'est déjà
Rien c'est déjà beaucoup
On se souvient de rien
Et puisqu'on oublie tout
Rien c'est bien mieux
Rien c'est bien mieux que tout
".

Les effets durables du maccarthysme


Dans l'ouvrage dont je parlais la semaine dernière, Jacques Schiffrin, dont il convient de rappeler qu'il se situe très à gauche dans le paysage politique américain, fournit une interprétation du maccarthysme, que je vous livre sous bénéfice d'inventaire car je ne suis pas un spécialiste de l'histoire des Etats-Unis, mais qui me semble pour le moins plausible jusqu'à plus ample informé. Selon Schiffrin, par delà les communistes, la chasse aux sorcières dont McCarthy fut la figure de proue visait toutes les personnes qui, en particulier au sein de l'administration américaine, avaient d'une façon ou d'une autre collaboré à la conception et à l'application de la politique du New Deal sous la présidence Roosevelt. Par ce biais, son objectif inavoué était de saboter la mise en oeuvre de la politique du Fair Deal de Trumann (dont les artisans se recrutaient précisément parmi le personnel des administrations Roosevelt), qui se plaçait dans le prolongement du New Deal, et qui prévoyait un certain nombre d'avancées sociales analogues à celles qui virent le jour à la même époque en Europe de l'Ouest.
En d'autres termes, l'épisode maccarthyste ne devrait pas être lu uniquement au prisme de la guerre froide et de la lutte idéologique, mais aussi du point de vue des rapports de force sociaux et politiques internes aux Etats-Unis. Schiffrin va même plus loin, puisqu'il soutient en quelque sorte que, en cette occasion comme à d'autres reprises dans l'histoire récente des Etats-Unis, une politique étrangère agressive a été le moyen pour les dirigeants américains de détourner l'attention des citoyens des problèmes intérieurs, bref une espèce d'opération de diversion, si bien que ce serait en quelque sorte la lecture inverse qui serait la plus pertinente: le maccarthysme, entendu comme instrument de politique intérieure, expliquerait la guerre froide, bien plus que la guerre froide n'expliquerait le maccarthysme. Quoi qu'il en soit, Schiffrin conclut amèrement que cette politique a porté ses fruits, puisqu'elle s'est traduite par un déplacement marqué vers la droite de l'ensemble du paysage politique américain, dont les conséquences se font encore sentir aujourd'hui.

Jacques Schiffrin, Allers-retours, Liana levi, 2007.

lundi 22 septembre 2008

La tristesse d'Andreï


Une chose qu'on a tendance à oublier au sujet de l'Union soviétique, c'est qu'elle était précisément une union. Des états qui sont depuis devenus indépendants, avec ce que cela suppose de frontières, et donc d'obstacles à la circulation des personnes etc., formaient à l'époque soviétique un espace unique, au sein duquel régnait une grande mobilité, qui compensait d'ailleurs en partie l'impossibilité pour la majorité des citoyens de se rendre à l'étranger. Il ne s'agit pas de représenter de façon idyllique la coexistence des différents peuples et des différentes républiques au sein de l'URSS ni d'ailleurs précédemment au sein de la Russie tsariste dont l'URSS était à beaucoup de points de vue l'héritière territorialement parlant. On ne peut pas passer sous silence la politique de russification forcée qui a caractérisé certaines phases de l'histoire soviétique, ni a fortiori les aspects criminels de la politique des nationalités de Staline, qui s'est traduite dans certains cas par des déportations massives de populations d'un territoire à l'autre dans les conditions que l'on sait. Il n'en reste pas moins, comme je l'ai dit, que l'URSS post-stalinienne permettait à ses citoyens une grande mobilité d'une république à l'autre, et qu'il n'était pas rare par exemple qu'une même personne vive successivement, pour des raisons de carrière ou autres, à Moscou, à Minsk, à Kiev etc.
De plus, l'union signifiait aussi, entre autres choses, qu'un diplôme obtenu dans n'importe laquelle des républiques était reconnu dans toutes les autres.
La chute de l'URSS a changé tout cela, avec des effets très concrets sur la vie quotidienne des personnes. On s'en aperçoit en parlant avec les gens sur place. Je me souviens par exemple d'Andreï, un garçon d'une trentaine d'années, avec lequel j'ai parlé une journée entière au printemps dernier dans un train reliant Kiev à Sébastopol. Andreï était d'une famille russe qui, toutefois, au moment de la chute de l'URSS, habitait Kiev. Pour des raisons liées à la profession du père, famille est restée en Ukraine et a opté pour la nationalité ukrainienne mais, par la suite, Andreï a voulu aller faire ses études à Moscou. Il a donc fréquenté pendant deux ans l'Université de Moscou, où il passé ses examens etc. Puis, il a voulu revenir à Kiev pour terminer ses études. Seulement, il s'est aperçu alors que l'université ukrainienne ne reconnaissait plus les examens russes, et qu'il lui fallait donc repartir de zéro. On conçoit aisément son amertume. De la même façon, alors que, dans son enfance, il se rendait de temps en temps dans les pays baltes où il avait de la famille, cela ne lui est plus possible, du moins plus aussi facilement, depuis l'indépendance de ces pays et, surtout, leur adhésion à l'Union européenne.
A parler avec Andreï, j'ai senti qu'il éprouvait une certaine nostalgie pour l'époque soviétique, une nostalgie qui n'avait pas de contenu idéologique, mais qui portait sur l'URSS en tant qu'union.
Et si l'on y pense, il est assez paradoxal qu'au moment même où l'Europe occidentale abolissait ses frontières internes et avançait sur la voie de l'intégration, par exemple en mettant en place une politique de reconnaissance mutuelle des diplômes etc., l'Europe orientale se "renationalisait", multipliant de la sorte les barrières entre des peuples qui jusque-là avaient vécu au sein d'un même ensemble.

Kant et le mal de mer


J'ai lu récemment l'Anthropologie du point de vue pragmatique de Kant, dans la traduction que Foucault en avait donné chez Vrin, précédée d'une Introduction du même Foucault, qui n'est autre que sa thèse complémentaire de doctorat.
La traduction n'est pas très coulante, comme la plupart des traductions de Kant, et cela n'est pas dû à Kant lui-même car Victor Delbos avait su donner une excellente traduction, à la fois coulante et fidèle, des Fondements de la métaphysique des moeurs.
Kant définit l'anthroplogie du point de vue pragmatique (versus anthropologie physiologique) comme "la connaissance pragmatique de ce que l'homme, en tant qu'être de libre activité, fait ou peut et doit faire de lui-même". J'avoue qu'à une première lecture cursive, je ne saisis pas bien ni l'objet, ni le plan de cet ouvrage, ni non plus la façon dont il s'articule avec les ouvrages critiques de Kant, et donc la place qu'il occupe dans son oeuvre. Disons en tous cas qu'il se situe à un niveau beaucoup moins spéculatif que ses oeuvres principales. C'est en cela qu'il peut être une excellente introduction à Kant. On y trouve par ailleurs un certain nombre d'aperçus qui, même comme pensées détachées, indépendamment du système kantien, sont un aliment intellectuel de premier choix. Un exemple parmi tant d'autres? : "Il semble que l'émerveillement devant l'inouï ait en soi beaucoup d'attrait pour un esprit faible: non pas seulement parce qu'il fait tout à coup des découvertes, mais parce qu'il est libéré d'un usage de la raison qui lui pèse et qu'il invite les autres à le rejoindre dans l'ignorance."
Et dans la description des conditions qui peuvent affecter notre faculté de connaître, on y trouve même le récit par Kant de son expérience personnelle du mal de mer sur un bateau reliant Pillau à Königsberg...

E. Kant, Anthropologie du point de vue pragmatique ; M. Foucault, Introduction à l'Anthropologie, Vrin, 2008

dimanche 21 septembre 2008

Back in the USSR


Je n'en finis pas de m'étonner de l'absence totale de curiosité que le public cultivé, pour ne rien dire évidemment du grand public, n'a cessé de manifester depuis la chute du communisme pour ce qu'avait été la réalité de l'expérience communiste, en particulier évidemment en URSS. Et ce, aussi bien à gauche à droite. On s'était étripé des années durant au sujet de l'expérience soviétique, soit pour l'encenser, soit pour le diaboliser. Alors qu'il était enfin possible d'en savoir plus, il semble que tout le monde se soit tacitement mis d'accord pour considérer l'affaire comme classée. On peut le comprendre en ce qui concerne les anticommunistes: leur triomphe les dispensait désormais de s'acharner sur la dépouille de leur ancien ennemi. C'est moins compréhensible de la part des communistes, notamment de ceux qui, comme c'est le cas des communistes français, ont maintenu jusqu'au bout une certaine fidélité au socialisme réel tel qu'il s'incarnait dans une réalité soviétique dont ils considéraient le bilan comme globalement positif. On se serait attendu de la part de gens qui avaient consacré leur vie à défendre un certain modèle de société, dont ils appelaient de leurs voeux la transposition dans leur propre pays, à ce qu'ils s'empressent d'aller enquêter sur le terrain pour dresser l'inventaire des aspects positifs de cette expérience, de façon à pouvoir porter la contradiction preuves en main au libéralisme triomphant. Mais cela n'a pas été le cas non plus.
Cela est d'autant plus étrange que l'historiographie du communisme des vingt dernières années est extrêmement riche et qu'elle permet de faire justice de bien des préjugés, tant des fauteurs que des détracteurs de l'expérience soviétique.
Ce qui est certain, c'est que le débat public actuel y gagnerait beaucoup si les résultats de ces recherches empiriques étaient mis à la disposition du plus grand nombre. J'essaierai prochainement de présenter quelques uns de ces résultats.

Pasolini le corsaire




Je relis les Scritti corsari de Pasolini. Je les avais lus en traduction française, en 1979 ou dans ces eaux-là. Je m'en souviens encore, c'était dans la collection du Livre de poche. Puis je les avais relus en italien, c'est même le premier livre que j'aie acheté en Italie, à mon arrivée en 1985, avec un autre livre de Pasolini, Empirismo eretico, tous deux dans l'édition complète de ses oeuvres que Garzanti avait fait paraître à la fin des années 70, des volumes au format de poche bleu et blanc, avec une photo de Pasolini en noir et blanc sur la couverture. Je mes les étais procurés à la librairie Feltrinelli International de Bologne, qui à l'époque n'était pas via Zamboni, comme aujourd'hui, mais dans cette petite rue qui part de piazza Ravagnana et qui porte le nom de via de' Giudei.
Tous ces détails matériels ne sont pas indifférents, je crois, ils font partie intégrante de l'histoire de nos rapports avec une oeuvre, du retentissement qu'elle a en nous, de la place qu'elle occupe dans notre géographie intellectuelle.
Bien, Les Scritti corsari.
C'est un grand livre. C'est un livre de poète, et qui voit des vérités que seuls les poètes peuvent voir. Il n'a rien bien sûr de la componction du tout-venant des livres de sciences sociales. Mais en même temps il est plus honnête et plus vrai. Plus honnête parce que ce n'est un mystère pour personne que l'objectivité affectée par la plupart des livres de sociologie etc. ne tient pas l'examen le plus souvent. Plus vrai, aussi, parce que, paradoxalement, le subjectivisme assumé et proclamé de Pasolini, y compris dans sa dimension érotique, a une grande valeur heuristique. Pasolini ne parle pas du point de vue de Sirius ; il ne parle même pas à proprement parler depuis un point de vue. La métaphore de la vision pour exprimer une conception, une position intellectuelle ou spirituelle est trop réductrice ici. Pasolini parle en quelque sorte avec tout son corps, avec tous ses sens. Et c'est précisément cela qui lui permet de saisir des phénomènes qui passeraient inaperçus pour l'observateur impartial et désincarné. Car ce qui se dégage de tous les articles qui composent les Scritti corsari, c'est que l'amour de Pasolini avait pour objet tout autant les "ragazzi di vita" que le monde ancien auquel ils appartenaient, un monde, avec son langage, sa gestuelle, ses rapports humains... C'était un monde qu'il aimait à travers ces garçons, tout comme c'était ces garçons qu'il célébrait à travers la célébration de ce monde. C'est ce qui lui a permis de percevoir et de décrire mieux que quiconque la destruction de ce monde ancien et la "mutation anthropologique" qui en était la cause. C'est ce qui lui a permis de faire de son drame personnel un instrument de connaissance extrêmement efficace de ces bouleversements qui n'en finissent pas de faire sentir leur effets sous nos yeux. Et dont il reste aujourd'hui encore l'un des meilleurs interprètes, non pas en dépit mais à cause de la passion qu'il a mise à les dénoncer.

samedi 20 septembre 2008

Socialité du métro


J'ai pris ce matin pour la première fois le nouveau métro de Lausanne, qui a été mis en service jeudi pour quelques jours, même si l'exploitation proprement dite ne commencera qu'à la fin du mois d'octobre. Lausanne va ainsi être la plus petite ville au monde à être équipée d'un métro, primat qui appartenait jusqu'ici à la ville de Rennes. Ce métro est par ailleurs une prouesse technique, car il a fallu relever une foule de défis liés à la topographie très accidentée de la ville. Bref, ce métro est un sujet de fierté pour les Lausannois, et sa mise en service est un véritable événement ici.
Nous étions nombreux ce matin à attendre l'ouverture des portes de la station Flon dans le centre-ville. Et en voyant l'enthousiasme bon enfant qui régnait dans cette foule composée de gens de tous âges, j'ai éprouvé, à tort ou à raison, une sorte de réconfort. Après tout, me suis-je dit, les gens n'ont pas été à ce point abêtis par la télévision qu'ils ne soient pas capables de se réjouir collectivement d'un événement important - et authentique, à la différence des événements factices dont on nous abreuve quotidiennement - comme peut l'être, à l'échelle d'une communauté, l'inauguration d'un nouveau moyen de transport, et donc d'une nouvelle façon de vivre l'espace et de vivre ensemble. Je dirais même que ce qui était tangible, et plaisant, c'était ce sentiment que les gens éprouvent un désir de vivre plus intensément les rapports sociaux, et s'empressent d'en profiter dès que l'occasion se présente pour eux de le faire, comme c'était le cas aujourd'hui.

Sartre, droit de réponse


J'avais écrit il y a deux semaines de cela un article sur Sartre, pas franchement hostile - j'y disais même être en ce moment dans de bonnes dispositions à son égard, après une lecture récente des Lettres au Castor - mais où je le brocardais un peu à propos de ce que j'appelais sa "pose du refus" vis-à-vis des honneurs, notamment au sujet du Nobel qu'il avait refusé etc.
Sartre, qui n'est pas du genre à se laisser faire, n'a pas tardé à me répondre et à me remettre à ma place. Il l'a fait par le truchement d'un vieux recueil d'interviews d'écrivains publié par Madeleine Chapsal, qui m'est tombé sous la main ce matin dans un bac de vieux poches d'occasion de la librairie de la Place de la Louve. L'entretien date de 1959. A Madeleine Chapsal qui lui demande (on a vu plus originale comme question à poser à Sartre en 1959, mais passons): "Ainsi vous croyez que la littérature est toujours engagée?", Sartre répond ceci: "Si la littérature n'est pas tout, elle ne vaut pas une heure de peine. (...) Si chaque phrase ne résonne pas à tous les niveaux de l'homme et de la société, elle ne signifie rien. (...) Il faut vouloir tout si l'on veut espérer faire quelque chose." Chapsal le relance alors en lui demandant: "Ecrire quelque chose qui soit tout, n'est-ce pas finalement ce qu'espère tout écrivain?". A quoi Sartre répond (c'est moi qui souligne) : "Je le pense, je le souhaite à tous. Mais j'ai peur de l'humilité de certains. Des académies, des légions d'honneur: comme il faut être humble!". Voilà je pense la meilleure réponse qu'il pouvait apporter à ma critique somme toute un peu banale. Son refus des honneurs n'était pas dicté par la vanité et la fausse modestie du poseur, mais par l'orgueil assumé de celui qui veut tout. Tout honneur, toute breloque étant bien évidemment dérisoire par rapport à cette ambition-là.

Madeleine Chapsal, Les écrivains en personne, 10/18, 1973.


vendredi 19 septembre 2008

Misère de l'écologisme 2


Je ne cherche pas à le dissimuler, l'écologie politique suscite en moi de sérieuses réserves.
Elles sont d'abord d'ordre tactique: quel que soit par ailleurs le bien-fondé d'un certain nombre de ses positions, l'écologie politique ne contribue-t-elle pas, même à son corps défendant, à occulter les enjeux politiques et sociaux réels du monde actuel?
Mais elles sont surtout d'ordre philosophique.
En fait, je suis porté à distinguer, sommairement, deux discours écologiques.
Le premier, dans lequel je me reconnais, considère qu'il est dans l'intérêt bien compris de l'homme de préserver son environnement. Une telle conception n'en place pas moins l'homme au centre du monde, et c'est avant tout en tant qu'elle constitue le milieu de vie de l'homme que la nature y est digne d'attention.
La seconde, quant à elle, consiste en une sorte de culte de la nature, au pedigree idéologique pour le moins douteux, qui conçoit l'homme comme un intrus, l'espèce humaine comme un facteur perturbateur d'un équilibre naturel censément harmonieux. C'est cette conception qui s'exprime par exemple dans l'ouvrage récent d'Yves Paccalet, L'humanité disparaîtra, bon débarras.
J'ai déjà essayé dans un article précédent de montrer comment, même d'un point de vue logique, cette conception ne tenait pas debout car, si l'on pose que la valeur suprême est la Nature (ce qui est le cas de tenants de cette conception, mais n'est pas mon cas), l'homme n'en appartient pas moins à la Nature que toute autre espèce, et par conséquent il n'y aucune raison de le blâmer de ses méfaits supposés. On pourrait ajouter qu'une telle conception souffre d'une autre contradiction, plus profonde encore : l'harmonie de la Nature que l'homme est censé troubler, n'a de sens en fait que rapportée à l'homme, car il n'y a d'harmonie qu'en tant qu'il y a conscience d'harmonie, et seul l'homme est capable de conscience. Dans un monde dont l'espèce humaine aurait disparu, les montagnes grandioses, les fleuves majestueux, les oiseaux chatoyants etc. ne seraient plus ni grandioses, ni majestueux ni chatoyants. En un sens, ils ne seraient même plus car il n'y aurait plus de conscience pour les manifester.
Seul l'homme est source de valeur, et la valeur que nous attribuons à d'autres réalités est toujours dérivée. Certes, il nous faut autant que faire se peut respecter dans l'animal la sensibilité qui s'y manifeste etc. Mais ce souci doit être subordonné au souci de l'homme. En ce sens que le souci de l'homme doit être premier, et que seule une humanité déjà bien avancée sur la voie de la justice envers les hommes pourrait réellement, sans hypocrisie, s'intéresser au sort des animaux. Je peux comprendre saint François s'adressant dans sa Laude delle creature à Frate Sole, Sora Luna, Frate Vento ou Sor'Acqua: on peut supposer que chez un saint, le souci de l'autre est à ce point débordant et parfait, qu'il puisse s'étendre à l'ensemble de la création ("Laudato sie, mi' Signore, cum tucte le tue creature..."). Mais la sainteté n'est pas la règle. "Révoltons-nous contre l'ignorance, l'indifférence, la cruauté, qui d'ailleurs ne s'excercent si souvent contre l'homme que parce qu'elles se sont fait la main sur la bête" dit quelque part Marguerite Yourcenar. Je n'en suis pas si sûr. Je me demande même si le contraire n'est pas plus conforme à la vérité, et si jusqu'à présent l'homme ne s'est pas fait la main sur l'homme.
Et quand je lis que des défenseurs des animaux - des extrémistes je le concède, mais quand même - ont commencé ces dernières années à s'en prendre à des êtres humains qu'ils accusaient de maltraiter des animaux, je me dis que l'homme pourrait avoir trouvé une nouvelle raison de porter la main contre l'homme: l'amour prétendu des animaux et de la nature.

L'intuition du jeune Marx


Rien ne serait moins marxien que d'adopter les yeux fermés aujourd'hui l'ensemble des thèses de Marx. Tout d'abord parce que la pensée de Marx se voulait scientifique, et qu'il serait absolument antiscientifique de vouloir transformer sa théorie en un corps de doctrine soustrait à tout examen et à toute révision, puisque la mise à l'épreuve constante des hypothèses est proprement l'essence de la démarche scientifique. D'autre part, parce que la pensée de Marx se veut résolument antireligieuse - je vais y revenir - et qu'il serait donc pour le moins paradoxal qu'elle soit en quelque sorte embaumée et transformée en objet de culte.
La science de Marx, et son épistémologie, sont datées. Attention, quand je dis "daté", j'emploie le mot au sens strict et non pas au sens péjoratif de "vieilli" ou "obsolète" qu'il revêt souvent. "Daté" veut simplement dire que, quels que soient les éléments de vérité qu'elle contient, la science de Marx appartient tant par ses outils que par son objet à une époque donnée, qui n'est plus la nôtre. Ce n'est pas ici le lieu bien évidemment de faire l'inventaire de ce qui reste valable et de ce qui en revanche est périmé dans la science de Marx. Ce que je souhaiterais faire par contre, c'est m'intéresser au noyau non pas scientifique mais philosophique de la pensée de Marx, pour rechercher, comme Benedetto Croce l'avait fait en son temps dans une étude célèbre consacrée à Hegel, "ce qui est vivant et ce qui est mort" dans la philosophie de Marx.
Or, je crois que c'est, par-delà les écrits économiques postérieurs, dans les écrits du jeune Marx que nous pouvons trouver l'expression de l'intuition philosophique fondamentale dont l'ensemble de sa pensée devait découler. Et cette intuition, telle que Kostas Papaioanou la restitue dans un petit livre magistral, elle pourrait se résumer de la façon suivante. Le capitalisme comme système économique est justiciable de la même critique que celle à laquelle Hegel, et Feuerbach dans son sillage, avaient soumis la religion, car il réalise dans le monde de l'économie un processus d'objectivation et d'aliénation analogue. Objectivation, parce que les mécanismes impersonnels du capitalisme, tout en étant une oeuvre humaine, s'imposent à l'homme comme une force extérieure, de la même façon que le Dieu des religions. Aliénation, parce que, du fait de cet état de choses, l'homme est dépossédé de la maîtrise de son destin, et se retrouve étranger à lui-même et au monde - c'est précisément ce qu'aliéné veut dire -, tout comme il l'était dans un monde dominé par la religion.
C'est cette intuition, c'est le constat de cette aliénation au sens fort, au sens anthropologique du terme (par opposition aux analyses concernant l'aliénation propre à l'ouvrier etc.), qui est au coeur de toute l'oeuvre de Marx. Et ce constat, quoi qu'il en soit par ailleurs des thèses sur telle ou telle question du Marx scientifique, reste aujourd'hui d'une remarquable, d'une brûlante actualité. En effet, jamais peut-être auparavant le capitalisme n'était apparu autant qu'aujourd'hui comme une figure moderne du fatum, hors de tout contrôle de son créateur.

Benedetto Croce, Ciò che è vivo e ciò che è morto nella filosofia di Hegel, Laterza, 1906.
Kostas Papaioanou, De la critique du ciel à la critique de la terre: l'itinéraire philosophique du jeune Marx, Allia, 1998.

jeudi 18 septembre 2008

Mon manifeste


Je ne me suis réveillé que récemment de ce que j'appellerais mon "sommeil antitotalitaire", comme Kant parlait de son "sommeil dogmatique".
Il sera vraiment dit qu'on a toujours en politique une lutte de retard, et qu'on combat les fantômes d'hier quand les dangers d'aujourd'hui sont pourtant sous nos yeux. Pétri de pensée antitotalitaire, je m'étais habitué, au cours des vingt dernières années, à voir dans toute critique un peu radicale de nos démocraties le germe possible d'une nouvelle forme de totalitarisme, sans m'apercevoir que ces mêmes démocraties étaient en train, sous mes yeux., de se vider de leur substance. Or, je m'en aperçois maintenant - mieux vaut tard que jamais, - cette synthèse précaire de l'esprit libéral (dans l'acception politique du terme) et d'un certain souci de justice sociale, que les pays européens étaient parvenus tant bien que mal à réaliser dans les années d'après-guerre, elle s'est réduite comme peau de chagrin de jour en jour au cours des trois décennies qui viennent de s'écouler.
Et sur les deux fronts: aussi bien sur le front des libertés, que sur celui de la justice sociale - les deux choses étant liées par ailleurs puisque les grands groupes industriels que l'on voit pratiquer, avec les conséquences que l'on sait, une politique mue par le seul souci de la rentabilité à court terme contrôlent également, de façon directe ou indirecte, les grands organes de presse et les maisons d'édition, ce qui leur permet d'empêcher à toute pensée tant soit peu critique à l'égard de leur domination de s'exprimer, si ce n'est dans des petites publications périphériques à l'audience minuscule. (Sans compter bien entendu le fait que leur mainmise sur les médias leur permet d'être les faiseurs de roi de nos démocraties).
Mais je n'ai pas été seul dans mon aveuglement. L'aveuglement est plus apparent encore dans tous les mouvements issus des années 70 - écologistes, gays, féministes - , qui prétendaient qu'aussi bien les idéaux libéraux que socialistes étaient dépassés. Il est en effet incroyable, si l'on y pense, qu'à l'heure où un capitalisme non seulement dérégulé mais proprement déréglé broyait des destins par milliers de façon de plus en plus inexorable, les questions qui ont dominé le débat public ces dernières années aient été la réintroduction des ours dans les Pyrénées ou le mariage gay.
Quelle chose étrange: je me sens redevenir de gauche après de longs détours, et j'en éprouve d'autant plus de plaisir que j'ai toujours senti confusément que là était ma famille.

Curieux


Quel est le nom du chiffonnier qui s'assit sur le trône de Charles X en juillet 1830?

Quelles sont les conséquences de la nomination par le Pape d'un Cardinal in petto?

Juliette Drouet a-t-elle servi de modèle pour la statue de Strasbourg de la place de la Concorde?

Garibaldi ne s'appelait-il pas originairement Garibaldo?

Ce sont là autant de questions que, j'imagine, vous vous posez depuis longtemps et auxquelles vous ne savez pas où trouver une réponse. Et bien sachez qu'il existe depuis près d'un siècle et demi une publication destinée précisément à satisfaire ce genre de curiosités minuscules: il s'agit de L'Intermédiaire des chercheurs et curieux, fondé en 1864 par Charles André Read, polygraphe d'origine écossaise installé à Paris. Le principe en est simple: des questions portant sur les points d'érudition les plus divers sont publiées dans un numéro, et des experts de divers domaines y répondent dans le numéro suivant. La variété de ces questions confère un je ne sais quoi de surréaliste à la table des matières des collections de la revue, et il est plutôt amusant d'y lire des articles à droite à gauche. On peut trouver sur le site Gallica la version numérisée des fascicules parus entre 1864 et 1937.

Aboli bibelot d'inanité sonore


"Quand je regarde un tableau d’Andy Warhol, je ne me demande pas à quoi ça sert. Star Academy, ça sert à faire connaître des nouveaux talents, ça sert à faire rêver les enfants et les téléspectateurs". Cette déclaration d'Angela Lorente, "directrice de la télé-réalité" (il n'est pas précisé de quelle chaîne de TV, celle qui diffuse l'émission en question j'imagine), figure sur le site de Libération dans la rubrique "Dixit".
J'imagine que pour celui qui a sélectionné cette déclaration et l'a mise en exergue, elle est comme prolongée par une myriade de points de suspension, qui veulent dire grosso modo: "Comment oser comparer Andy Warhol et la téléréalité etc. etc.".
Or, pourquoi s'indigner d'une telle comparaison, si Warhol lui-même s'est employé sa vie durant à détruire l'image consacrée de l'artiste? Et si, par ailleurs, il s'est complu à déclarer qu'il passait ses journées couché sur son lit à regarder n'importe quoi à la télévision?
D'ailleurs, à sa façon, cette déclaration est warholienne, comme le serait au demeurant la déclaration contraire, puisque Warhol, c'est précisément l'assentiment à l'inanité du monde contemporain.

Bref:
"Fair is foul, and foul is fair:
Hover through the fog and filthy air".

(Shakespeare, Macbeth, acte I, sc. I.)

L'argent du beurre


Le mouvement dada, on le sait, a vu le jour à Zurich, pendant la Première Guerre mondiale, très exactement en 1916. C'est dans un café de la Spiegelstrasse qu'ils avaient rebaptisé "Cabaret Voltaire" que les fondateurs de ce mouvement d'avant-garde parmi les plus radicaux du XXe siècle - Tristan Tzara, Hugo Ball, Hans Arp... - se réunissaient. L'endroit existe encore, et il abrite depuis quelques années un centre "alternatif" qui entend perpétuer l'esprit irréverencieux de dada. Irrévérencieux, le mot est peut-être un peu faible, puisque le centre en question, entre autres activités, fabrique et vend des T-shirts à l'effigie des membres de la bande à Baader et organise des cours de tags sauvages. Or, l'association qui gère le centre reçoit chaque année une subvention de 315 000 francs (soit 200 000 euros environ) de la municipalité zurichoise. C'est pour ou contre le maintien de ce subside, nous rapporte le journal Le Temps dans son édition d'aujourd'hui, que les Zurichois devront se prononcer lors d'un référendum municipal organisé à l'initiative de certains partis politiques qui se tiendra le week-end du 27 septembre. (N'oublions pas que la Suisse est le pays de la démocratie directe, et que tant au niveau fédéral, que cantonal ou communal, il suffit de réunir un certain nombre de signatures pour obtenir la tenue d'un référendum, si bien que les citoyens sont appelés à exprimer leur opinion sur une foule de questions à longueur d'année). Comme toujours dans ces cas-là (et ils sont légion à notre époque, car rien n'est plus répandu aujourd'hui que ce que Philippe Muray, me semble-t-il, appelait "l'académisme de la subversion"), je pense qu'il est tout à fait souhaitable que le centre en question se fasse sucrer sa subvention. Quoi? on ne peut pas se revendiquer d'un mouvement foncièrement anarchiste, ennemi de toutes les institutions, et demander à ces même institutions de vous financer grassement. Je ne sache pas que Karl Marx ait demandé une bourse au gouvernement prussien pour écrire Das Kapital.
Oui, décidément, ces rigolos qui voudraient être payés sur l'argent public pour éprouver dans le confort l'ivresse de la rébellion me font penser à ce Cantharus auquel s'adresse Martial dans l'une de ses épigrammes. Ce Cantharus est un pique-assiette qui mange tous les soirs gratuitement chez les autres, mais se permet en même temps de critiquer ses hôtes, de médire de tout le monde. "Si je peux te donner un conseil - lui dit à peu près Martial en conclusion de son épigramme -, cesse un peu de faire le fort en gueule. Liber non potes et gulosus esse: tu ne peux pas être à la fois libre et gourmand".
Et oui les gars, c'est comme ça: on ne peut pas être à la fois libre et gourmand.




mercredi 17 septembre 2008

Fils de son père



"Fonder des bibliothèques est comme construire des greniers publics, amasser des réserves contre un hiver de l'esprit qu'à de nombreux indices, malgré moi, je vois venir" fait dire Marguerite Yourcenar à l'empereur Hadrien dans, justement, les Mémoires d'Hadrien. C'est toujours à cette citation de ce beau roman que je pense quand je constate, avec réconfort, que la galaxie Gutenberg n'a pas encore été entièrement engloutie dans le trou noir de notre insane postmodernité, qu'il existe encore des personnes qui s'emploient à perpétuer la civilisation du livre.
C'est ce à quoi je pensais en lisant ces jours-ci l'autobiographie d'André Schiffrin, A Political Education, qui a été publiée en France par Liana Levi sous le titre Allers-retours.
Le nom d'André Schiffrin devrait vous dire quelque chose: il s'est fait connaître en France il y a quelques années en publiant un livre dans lequel il dénonçait la mainmise croissante du marketing sur le monde de l'édition aux Etats-Unis. Ce qu'il raconte dans son autobiographie, c'est le parcours qui l'a amené à la tête de la prestigieuse maison d'édition américaine Pantheon Books, où il a publié des auteurs tels que Sartre, Foucault etc.
André Schiffrin est par excellence un enfant de la balle: son père n'était autre que Jacques Schiffrin, traducteur de Pouchkine en français en collaboration avec Gide, ami de ce dernier et d'autres grands écrivains du siècle passé, et, surtout, fondateur en 1931 de la collection de la Pléïade qu'il devait revendre plus tard à Gaston Gallimard. On apprend d'ailleurs au passage dans le livre que la Pléïade ne tire pas son nom, comme on pourrait le croire, du cénacle de poètes rassemblé autour de Ronsard, mais d'un groupe de poètes russes homonyme. On apprend également que le principe de la collection, dans les intentions initiales de son créateur, était de mettre à la disposition du public, dans un format réduit et à un prix raisonnable, de bonnes éditions des oeuvres complètes d'écrivains classiques. Et qu'il se désolait à la fin de sa vie que, depuis son départ de chez Gallimard, les volumes de la Pléïade soient devenus trop chers et trop érudits dans leur annotation.
Jacques Schiffrin, le père de l'auteur donc, était un Juif russe issu d'une famille de riches industriels, qui avait dû émigrer à l'époque de la Révolution russe et s'était établi en France où, comme je viens de le dire, il avait entrepris avec succès une carrière d'éditeur. Au début de la Seconde Guerre mondiale, il dut émigrer de nouveau avec sa femme et son fils, André, alors âgé de cinq ans, pour fuir les persécutions nazies. On retrouve dans le récit des circonstances de cette fuite devant l'avancée nazie bien des choses qu'on a pu lire dans des récits analogues: le passage la peur au ventre de la zone occupée à la zone dite libre, l'attente fébrile à Marseille de visas de sortie et de billets sur un transatlantique (avec l'intervention ici encore de l'infatigable Varian Fry, dont l'activité auprès du consulat des Etats-Unis de Marseille permit de sauver des centaines de vie)...
La famille parvint donc à s'installer aux Etats-Unis, où le père finit par retrouver du travail chez Pantheon, la maison d'édition dont André Schiffrin devait plus tard assurer la direction. Ce qui est passionnant chez ce dernier, c'est l'engagement civique qui sous-tend son activité dans le monde des livres, un engagement qui a sans aucun doute ses sources en partie dans le parcours d'émigré de l'auteur, et dont je vous parlerai dans un prochain article.

Reconnaissance de dette


Nous répugnons parfois à reconnaître les dettes intellectuelles que nous avons pu contracter au fil du temps envers les personnes qu'il nous a été donné de fréquenter. Comme si nous craignions ce faisant de nous déposséder de nous-mêmes, d'être moins nous-mêmes en quelque sorte, de nous dépouiller de ce que nous ressentons comme notre part la plus personnelle.
C'est un tort, car c'est le contraire qui est vrai: toute pensée authentiquement personnelle naît du dialogue avec d'autres pensées, car s'il est vrai que la pensée, comme le dit Platon, est le dialogue de l'âme avec elle-même, il est tout aussi vrai que le dialogue avec autrui en est comme le prototype et, à la fois, l'aliment.
Reconnaître nos dettes intellectuelles, c'est donc rendre hommage à tous ceux dont la fréquentation nous a permis de devenir ce que nous sommes, et en ce sens toute autobiographie pourrait d'une certaine façon s'intituler Grâces leur soient rendues, comme c'est le cas des mémoires de Maurice Nadeau.
C'est pourquoi j'aime tant les pages liminaires des Pensées pour moi-même de Marc-Aurèle, dans lesquelles l'empereur philosophe énumère justement les différentes personnes qui ont influé sur son développement intellectuel et moral, en spécifiant pour chacune d'entre elles le titre auquel il s'en reconnaît le débiteur.

De mon grand-père : la bonté coutumière, le calme inaltérable. (...)
De Rusticus : avoir pris conscience que j'avais besoin de redresser et de surveiller mon caractère; avoir évité de se passionner pour la sophistique, de rédiger des traités, de déclamer de piteux discours exhortatifs, et de frapper les imaginations pour se montrer un homme actif et bienfaisant (...).
De Fronton : avoir observé à quel degré d'envie, de souplesse et de dissimulation les tyrans en arrivent (...).
De Catulus : ne jamais être indifférent aux plaintes d'un ami, même s'il arrive que ce soit sans raison qu'il se plaigne (...).
De mon frère Sévérus : l'amour du beau, du vrai, du bien; avoir connu, grâce à lui, Thraséas, Helvidius, Caton, Dion, Brutus...

Marc-Aurèle, Pensées pour moi-même, traduction de Mario Meunier.

mardi 16 septembre 2008

A Christmas Carrol


J'ai trouvé cet après-midi, dans une librairie d'occasion, au prix modique d'un franc suisse, une petite anthologie de la poésie anglaise, The New Dragon Book of Verse, publiée en 1977. On peut lire au revers de la jaquette que le livre "is designed for children aged from 9 to 15". Je ne sais pas trop quel éditeur aujourd'hui pourrait réunir des poèmes de Shakespeare, Byron et Coleridge à l'usage des enfants âgés de 9 à 15 ans sans s'exposer à une faillite immédiate, mais peu importe. J'ai trouvé dans ce livre une petite carte de Noël, de ces petites cartes sur lesquelles on inscrit le nom du destinataire d'un cadeau. Elle représente "La Fuite en Egypte" d'après une enluminure du XVe siècle, est-il écrit au verso. A l'intérieur, une main féminine a écrit : "Dear Sabine, With All Good Wishes for Christmas and the New Year, With My Love - Joan". Je pense à ce jour de Noël d'il y a trente ans où Joan a offert ce petit livre à Sabine. Et j'y mets arbitrairement la chaleur supposée d'un intérieur anglais, et des "Happy Christmas", et des "Jingle Bells". Et je me demande par quelles voies ce livre a échoué sur ces étagères poussiéreuses où j'ai fini par le dénicher, et ce qu'il est advenu de Sabine, et où Joan peut bien être à l'heure qu'il est.

Page 126, il y a un poème de D. H. Lawrence, qui a pour titre "People", dont voici les premiers vers.

I like people quite well

at a little distance.
I like to see them passing and passing
and going their own way,
especially If I see their aloneness alive in them...

J'aime bien les gens
- à une certaine distance.
J'aime les voir passer et passer
et aller leur chemin,
surtout si je vois leur solitude vivante en eux...

Théorie du blog 3


Si l'on admet, comme j'ai essayé de le montrer dans deux articles précédents, que le blog est un genre littéraire à part entière, alors la question se pose de savoir ce que pourrait être la longueur idéale d'un "post", pour le dire en anglais, ou d'un "article", pour user du terme qui a cours en français, et qui pèche malheureusement par son caractère générique. En d'autres termes, la question se pose de ce que l'on pourrait appeler d'un terme prétentieux la "métrique" du blog, qui aurait sa place dans ce que l'on pourrait appeler de façon encore plus prétentieuse une "poétique" du blog.
Sur la base de mon expérience personnelle, je pense qu'un post ne devrait pas excéder en longueur une page d'écran, autrement dit qu'il devrait pouvoir tenir entièrement dans l'écran d'un ordinateur de taille normale, sans exiger par conséquent du lecteur qu'il manipule une touche ou la souris pour faire défiler le texte. Un texte plus long me semble de nature à rebuter l'internaute moyen qui, on le sait, dispose d'un "attention span", comme disent les psychologues, proche de zéro. - Mais alors, me direz-vous, pourquoi donc la plupart de vos articles dépassent-ils de beaucoup la longueur que vous venez de définir comme idéale? - Qui vous a dit, vous répondrai-je, que je tiens particulièrement à capter l'attention de l'internaute moyen?

Emigration choisie


A l'usage de ceux d'entre mes lecteurs qui "ayant sollicité, exercé ou exerçant un mandat politique, syndical ou économique ou [jouant] un rôle institutionnel, économique, social ou religieux significatif"*, risquent de figurer dans le fichier Edvige que le gouvernement français s'apprête à mettre en place sous l'invocation du regretté Joseph Fouché, et commencent donc à envisager sérieusement d'aller vivre sous d'autres cieux, j'inaugure aujourd'hui un petit guide pratique d'immigration en Suisse qui, je l'espère, pourra leur être utile le moment venu.
Commençons si vous le voulez bien par quelques aperçus sur cette variété de la langue française que l'on appelle le suisse romand. Je ne perdrai pas de temps à vous parler des numéraux "septante" et "huitante" que tout le monde connaît, même s'il convient de remarquer qu'ils ont l'avantage de conférer un je ne sais quoi d'exotique à des réalités que nous pensions connaître: il saute aux yeux par exemple que la Révolution de mil neuf cent huitante-neuf n'est pas exactement la même chose que la Révolution de mil neuf cent quatre-vingt-neuf.
Bien. Voici donc quelques helvétismes que j'ai lus ou entendus récemment.
Pour ceux d'entre vous qui entendraient profiter de leur exil pour reprendre leurs études, il peut être intéressant de savoir qu'un amphithéâtre universitaire se dit ici "auditoire".
De façon plus terre-à-terre, on notera que "au choix" se dit en suisse romand "à choix", et que "à emporter" devient "à l'emporter". Par conséquent, si vous avez suivi jusqu'ici, vous devinerez que "pizzas au choix à emporter" se dit "pizzas à choix à l'emporter", et c'est en effet ce que propose à la clientèle un panneau placé devant une boulangerie de mon quartier.
Enfin, et ce sera tout pour aujourd'hui car j'imagine que les préparatifs de votre départ vous laissent peu de temps pour ces leçons, vous vous souviendrez que "banque" peut désigner en Suisse romande, conformément à son étymologie, le comptoir d'un magasin. Tout propriétaire d'une banque en Suisse n'est donc pas forcément un milliardaire. Voilà, il ne me reste plus qu'à vous souhaiter bonne chance dans votre entreprise.

* Décret no 2008-632 du 27 juin 2008 portant création d’un traitement automatisé de données à caractère personnel dénommé « EDVIGE »

Forever young


Chose promise, chose due: je viens vous rendre compte de la leçon d'adieu du professeur Paravicini grand médiéviste spécialiste entre autres de la papauté et de la curie au Moyen Age, que je vous avais annoncée il y a une dizaine de jours sous le titre "Eternelle jouvence". En effet, comme vous vous en souvenez ou ne vous en souvenez pas, cette leçon avait pour thème: "Chair de vipère et or potable : Rajeunir au Moyen Age".
Avant d'entrer dans le vif du sujet, un mot tout d'abord du rite académique de la leçon d'adieu. Il me semble que c'est une belle chose. Je crois, comme l'écrit Saint-Exupéry dans Citadelle, que "les rites sont dans le temps ce que la demeure est dans l'espace" et que l'on "n'a rien à attendre d'une année sans fêtes (...) ni d'une patrie sans coutumes". Oui, il est bon que tous les grands passages de la vie personnelle et de la vie collective soient marqués par quelque cérémonie solennelle.
Bien. Passons à la leçon proprement dite. En voici le suc. Le mythe de l'éternelle jeunesse, la recherche de l'elixir de longue vie ne datent pas d'hier, ni de l'apparition du lifting et du botox. Il suffit pour s'en convaincre de lire la Bible ou les auteurs de l'Antiquité païenne. Ainsi, la Genèse nous dit qu'avant la Chute, l'arbre de vie assurait à Adam l'immortalité, et on sait que les Patriarches vécurent plusieurs siècles. Pline l'Ancien quant à lui, citant Ctésias, nous parle d'une branche du peuple des Macrobes, les Pandes, où l'on vivait 200 ans etc. Ces mythes furent toutefois mis en sourdine pendant toute la première partie du Moyen Age, qui, fortement empreinte d'augustinisme, plaçait dans l'au-delà tous ses espoirs d'immortalité. Puis au XIIIe siècle, sous l'influence, semble-t-il, de la diffusion des écrits des médecins arabes, on voit soudain apparaître toute une littérature consacrée aux moyens de rajeunir, d'assurer sa longévité, de prévenir les effets de la vieillesse etc., dont la perspective n'est plus théologique ou eschatologique mais résolument naturaliste, scientifique pourrait-on dire, et qui se propose d'atteindre ses effets hic et nunc. Citons notamment parmi ces écrits le Traité de Goet, écrit vers 1240, et dont il nous reste un grand nombre de manuscrits, preuve de sa grande diffusion à l'époque. Goet nous dit que ce qui importe pour empêcher le vieillissement du corps, c'est d'en maintenir l'égale complexion, par quoi il entend un juste équilibre entre les principes du chaud et du froid et du sec et de l'humide au sein de l'organisme. Pour ce faire, Goet nous suggère sept remèdes, qu'il appelle occulta, parce qu'ils ont été jusqu'ici gardés secrets, connus seulement de quelques sages. Ces sept remèdes sont, prenez note: 1) l'or; 2) l'ambre; 3) la chair de vipère; 4) le romarin; 5) le fumus iuventutis; 6) le coeur de cerf et 7) le bois d'aloès. Six des septs remèdes énumérés concernent des substances auxquelles, à un titre ou à un autre (inaltérabilité etc.), la tradition attribuait depuis longtemps des vertus rajeunissantes. Le fumus iuventutis mérite par contre qu'on s'y arrête. Il renvoie à l'idée que "l'odeur de la jeunesse", entendons par là l'odeur d'une jeune fille, peut avoir des effets bienfaisants sur un corps vieillissant. Ce remède tire son origine d'un épisode biblique (Rois 1,1), dans lequel, par sa seule présence dans le lit du roi David vieillissant, la jeune vierge Abishag la Sunamite lui procure un réconfort, sans qu'il la touche.
La conception exposée dans le Traité de Goet sera bientôt reprise de façon systématique par le philosophe Roger Bacon, chez lequel l'or devient l'elixir de longue vie par excellence, la médecine étant une espèce d'alchimie du corps. En effet, comme l'alchimie au sens strict se propose de restaurer l'intégrité des métaux corrompus, l'alchimie des corps vise à rétablir le corps dans son équilibre etc.
Toutes ces théories exercèrent une très grande influence, et l'on sait que de nombreux prélats de l'époque prenaient leur dose d'or quotidienne sous différentes formes: "or potable", c'est-à-dire dilué dans de l'eau ; or en poudre etc. Un témoignage du début du XIVe siècle nous rapporte par exemple que le Cardinal de Tolède consommait des petits pains farcis d'électuaires à base d'or etc. Cette croyance dans les vertus de l'or a traversé les siècles et elle a cours encore de nos jours d'ailleurs, comme le montrent les nombreux produits cosmétiques en contenant encore en vente à l'heure actuelle. C'est sur cette remarque ayant trait au monde contemporain que s'est conclue cette belle leçon d'adieu du Professeur Paravicini, que je me suis efforcé de résumer du mieux qu'il est m'a été possible.