"It was the best of times, it was the worst of times..."
Charles Dickens. A Tale of Two Cities.


lundi 30 mars 2009

Staff ride

On peut lire dans le numéro de Libération d'aujourd'hui un reportage très intéressant consacré à ce que les Américains appellent des staff rides. Il s'agit d'exercices de formation destinés à des officiers, consistant à se rendre sur le champ d'une bataille du passé dont on a préalablement étudié l'histoire pour revivre sur le terrain de façon minutieuse le déroulement des combats, en vue d'en tirer des enseignements du point de vue stratégique, tactique, opérationnel etc.
Il s'agit d'un usage intéressant de l'histoire à des fins de formation, l'histoire étant conçue comme la rencontre entre la théorie et la pratique, la mise à l'épreuve de la théorie etc.

Hasta siempre comandante

Le culte dont Guevara fait l'objet me tape passablement sur les nerfs en général, mais j'avoue qu'il est assez amusant de découvrir, bien en vue dans la vitrine d'une luxueuse caves à cigares de Genève, dont on devine qu'elle a pour chalands les nantis de tous les continents qui séjournent sur les rives du Léman, de gros coffrets de havanes à l'effigie du "Che" et portant en grosses lettres le slogan "Hasta la victora siempre"...

mercredi 25 mars 2009

Hitchcock forever

I watched - for the umptenth time but with the same pleasure as always - The Man Who Knew Too Much on TV yersterday evening. This is really great art. Nothing is left to chance here, which I think is somehow what a real work of art is or should be about. Not a picture, no one scene is unnecessary, the same way as not a word, no one brushstroke etc. is out of place in a good book, painting etc. Each picture, each scene makes sense both for itself and within the general context of the whole film.

mardi 24 mars 2009

To my readers (if I have any)

As of today I will be writing some of the articles in this blog in English. This is a move I have been pondering for some time now. Let me explain why.
Well, one obvious reason is that, like it or not, English has become a de facto world language. Which means that, by using it, I am able to reach a wider audience. Don't get me wrong: reaching a wider audience does not mean anything quantitative to me, I am not interested in having millions of people reading me, I am only interested in having the right people (i.e. people I share something with) doing it and reacting to what I write. Now, by using a language more widely spoken than French, I increase - this is a matter of statistics - the probability that this can happen. The point is that I have been experiencing lately (lately meaning more or less since the day I was born...) a strong feeling of intellectual loneliness, and widening the audience of this blog might be an opportunity for me to get in touch with some matching souls, so to speak.
Another reason why I have decided to write articles in English is the sheer difficulty of doing so, which makes the whole thing a kind of challenge for me. Writing in a foreign language forces you to be more accurate and substantial, as you cannot resort as easily as in your native language to all the linguistic tricks usually used to conceal a lack of real thought.
Anyhow, for the time being I plan to write only some of the articles in English. I will decide at a later stage whether to switch altogether to English or to start a new blog in that language.

Parallèle

Le pouvoir communiste en URSS et en Chine, pour ne parler que de ces deux pays, a fait preuve vis-à-vis des masses paysannes et des peuples périphériques d'une condescendance qui rappelle par bien des côtés celle des puissances coloniales européennes envers les peuples colonisés.
Même conviction d'incarner la modernité et d'avoir pour mission de sortir de leur arriération supposée des populations dont on pense savoir mieux qu'elles-mêmes quel est leur bien, dont on est déterminé à faire le "bien" malgré elles voire contre elles s'il le faut.
Le parallélisme est frappant sous bien des aspects, et je crois qu'on peut y voir deux faces d'un même phénomène, celui de la modernisation et de ses pathologies.
Notons d'ailleurs que ce parallélisme pourrait s'étendre à l'attitude des Etats occidentaux vis-à-vis de leurs propres populations au cours du XIXe et du XXe siècle.
Tout cela pour dire que le communisme, au bout du compte, n'aura été ni l'incarnation du Bien qu'il se voulait, ni l'incarnation du Mal que ses adversaires ont voulu y voir, mais, bien moins théologiquement, une certaine modalité d'accès à la modernité.
(Modernité devant s'entendre ici sans jugement de valeur ni positif, ni négatif, comme processus complexe de centralisation politique, rationalisation économique, industrialisation, urbanisation etc.).

La famille Gramsci en Russie

J'ai trouvé à Milan un livre qui vient de paraître chez Mondadori sous le titre La Famiglia Gramsci in Russia. L'auteur en est le journaliste Giancarlo Lehner, ancien directeur de L'Avanti, le quotidien du PSI.
Or, dès la préface, je suis profondément irrité. Lehner y raconte comment Gramsci, alors qu'il multilpliait les démarches auprès des autorités pour sortir de prison, aurait été lâché par Togliatti, la direction du PCI en général, le Komintern et l'URSS, pour qui un Gramsci prisonnier puis mort en prison aurait été d'un bien meilleur rapport en termes de propagande qu'un Gramsci libre etc.
Ce n'est pas la relation de ces faits, bien entendu, qui est à l'origine de mon irritation. Il semble établi depuis longtemps que l'attitude du PCI, du Komintern et de Staline dans l'affaire Gramsci a été pour le moins équivoque, et on conçoit fort bien que la stature intellectuelle et la forte personnalité de Gramsci n'aient pas été pour plaire à Staline etc.
Ce qui m'irrite, ce n'est donc pas que l'on parle de cela, et j'aimerais même en savoir plus, et il se peut que le livre de Lehner jette au bout du compte une certaine lumière sur cette affaire.
Mais le ton sur lequel il écrit est proprement insupportable. Il relève plus de la polémique, voire du pamphlet, que l'enquête historique sobre. Et ce faisant, il dessert son propos.
Il s'agit là d'un phénomène que j'ai eu bien souvent l'occasion d'observer. Lehner, comme je l'ai dit plus haut, est un ancien du PSI (lequel a sombré corps et biens dans les procès des années 90 connus sous le nom d'opération Mains propres).
Or le PSI des années 70 et 80, après le tournant imprimé par Bettino Craxi au milieu des années 70, était avant toute chose anticommuniste, à un point qu'on peine à imaginer.
Certes, cela pouvait s'expliquer en partie par le fait que le PCI avait longtemps été hégémonique dans la gauche italienne, non seulement parce qu'en termes de suffrage il dominait largement le PSI, mais parce qu'idéologiquement le PSI, encore confusément révolutionnaire dans son projet jusqu'au tournant de Craxi, était en quelque sorte une pâle copie du PCI.
Le tournant de Craxi avait consisté précisément dans une rupture avec le projet révolutionnaire, dans l'acceptation de la démocratie occcidentale et du marché comme horizon d'action.
Bref, il avait marqué une rupture d'avec la sujétion précédente du PSI vis à vis du PCI, et on pouvait comprendre par conséquent l'existence de débats vifs entre l'un et l'autre partis.
Mais cela n'explique pas pour autant la haine, je dis bien la haine que les socialistes des années 80 vouaient aux communistes, au point que beaucoup de dirigeants socialistes ont préféré, dans le nouveau paysage politique qui a surgi après la chute de l'URSS et les affaires de corruption du début des années 90, rejoindre les rangs de Berlusconi que de s'allier avec les anciens communistes. Cette haine, dont on n'a pas l'exemple en France entre socialistes et communistes, demeure une énigme pour moi.
Toujours est-il qu'elle affleure à chaque page de ce livre de Lehner, au détriment, comme je le disais, des thèses mêmes qu'il se propose de soutenir. Car rien n'irrite plus dans un livre d'histoire que le ton du procureur.
Cela dit, je passerai outre cette irritation pour voir ce que Lehner a d'intéressant à dire car, quels que soient les sentiments qui ont dicté ses recherches, son livre semble intéressant, d'autant plus qu'il contient les journaux inédits de la belle-fille et de la petite fille de Gramsci, un témoignage certainement intéressant sur le sort de cette famille soviétique atypique et sur l'URSS de l'époque.

Une belle citation de Jules Renard

Dans le numéro d'hommage à Ramuz de la NRF paru en juillet 1967, que je viens de trouver dans une librairie d'occasion, figure une lettre inédite de Jules Renard à Ramuz, dans laquelle le premier remercie le second d'un article élogieux qu'il a consacré à Ragotte.
J'y lis cette remarque, que je trouve très juste et très profonde: "Vous dites bien qu'il n'y a de vulgaire que l'esprit. Comment les choses le seraient-elles?"

Valise en carton

A mon retour de Milan samedi, j'ai pour compagnon de voyages cinq Italiens - deux couples et un homme - qui composent à eux tous un magnifique échantillon de l'immigration italienne en Suisse dans les années 60. Ils sont tous cordiaux et diserts et la conversion s'engage immédiatement.
Le premier couple est formé d'un campanien et de sa femme, originaire de Brescia, tous deux octogénaires (lui a 84 ans). Il est arrivé en Suisse, dans le canton de Genève, comme ouvrier agricole saisonnier à la fin des années 50, puis il a trouvé du travail dans l'industrie horlogère, où il est resté jusqu'à l'âge de la retraite. Ils vivent encore à Genève, ils reviennent de Brescia, où ils ont été voir de la famille.
Le deuxième couple, dans les 65 ans, est formé de deux Siciliens de Catane. C'est lui qui était arrivé le premier en Suisse, dans le canton de Berne, pour travailler comme maçon, dans les années 60.
Elle est ensuite venue l'y rejoindre, ils y ont vécu jusqu'à leur départ en retraite. Ils sont maintenant revenus en Sicile. Ils se rendent à Berne pour voir leurs trois enfants adultes, qui eux vivent encore en Suisse.
Enfin l'homme seul est un Calabrais, lui aussi dans les 65 ans, arrivé dans les années 60, aujourd'hui à la retraite, qui vit dans la région de Gruyère. Il est venu en journée à Milan pour y faire des emplettes de produits italiens et, dit-il, pour le plaisir d'y entendre parler l'italien, ne serait-ce que quelques heures.
Il est intéressant de les entendre parler de leur expérience de l'émigration, qu'on ne peut s'empêcher de mettre en parallèle avec la condition actuelle des immigrés dans nos pays.
Tous s'accordent sur la dureté de la Suisse de l'époque vis-à-vis des immigrés.
La femme de Catane raconte comment les autorités suisses exigeaient alors un délai de 18 mois avant qu'un travailleur immigré puisse faire venir ses enfants, et que c'est donc clandestinement qu'elle fit entrer sa fille avant l'expiration de ce délai, quitte à faire un nouvel aller-retour le moment venu pour la faire entrer légalement.
Le Calabrais est particulièrement amer sur le compte des Suisses en général, qu'il trouve froids et distants. Il dit avec une tristesse qui fait presque peine à voir qu'en 50 ans de vie en Suisse, il ne s'est pas fait un ami. Je lui demande si c'est uniquement pour des raisons économiques qu'il s'est établi en Suisse et si, au cas où il aurait eu le choix, il serait resté vivre en Calabre: il me répond que cela ne fait aucun doute. Il parle ensuite de la tristesse qu'il éprouve à constater que ses propres enfants, élevés ici, sont devenus à leur façon un peu suisses, capables eux aussi de froideur et de distance.
La dame de Brescia, sans manifester la même amertume, souligne que tous leurs amis à Genève sont des immigrés italiens. Mais elle et son mari semblent se plaire en Suisse. Lui parle d'ailleurs dans d'excellents termes des chefs et des patrons qu'il a eus en Suisse. Il les trouve bien plus respectueux que les patrons italiens.
Ils parlent ensuite de leurs pensions de retraite, des avantages respectifs des régimes suisse et italien, des formalités qu'il a fallu remplir, s'agissant du couple revenu au pays, pour percevoir en Italie la pension suisse etc.
C'est vraiment la génération des immigrés à la valise en carton, et c'est très instructif de les écouter parler.

Milan au printemps

J'ai fait un petit tour à Milan en journée samedi. Trois heures aller, trois heure retour par le train, ça peut sembler long, mais un bon livre à l'aller, des compagnons de voyage intéressants au retour, et on ne voit pas le temps passer.
Mon ami Daniele (venant de Mantoue) et moi nous étions donné rendez-vous à Milano Centrale.
Le temps magnifique se prêtait parfaitement à cette petite flânerie printanière,.
Nous avons déjeuné dans les jardins du Muséum d'histoire naturelle, puis sommes montés en haut du Dôme, ce que ni l'un ni l'autre n'avions jamais fait. On y jouit d'une belle vue, même si on ne domine pas la ville autant que d'en haut du Sacré-Coeur à Paris, où la hauteur de la colline de Montmartre vient s'ajouter à celle de la basilique.
La contemplation du Dôme me fait dire à Daniele, dans une formule controuvée que n'aurait pas dédaignée le Malraux historien de l'art, que le style flamboyant est un peu le baroque du gothique.
Après notre ascension et la descension subséquente, nous allons fouiner dans les rayons de la librairie Il Libraccio, où je trouve quelques bouquins intéressants.
Nous rejoignons ensuite à pied la gare, où nous prenons chacun le train nous emmène vers notre domicile.
Une belle journée milanaise, qui me réconcilie avec cette ville au sujet de laquelle j'avais nourri jusqu'ici un préjugé tenace (ville grise, entièrement consacrée au business etc.).

vendredi 20 mars 2009

na sdarovie

Hasard des lectures: j'ai lu hier soir un petit texte mineur de Balzac intitulé Traité des excitants modernes. C'est un écrit à vrai dire sans grand intérêt, dans lequel Balzac adopte ce ton grand seigneur et péremptoire qui amuse dans ses romans (parce que, s'introduisant avec ses gros sabots dans le fil du récit, l'auteur semble comme à plaisir faire la nique par anticipation à Flaubert et à sa doctrine du narrateur effacé etc.), mais qui, réduit à lui-même, laisse plutôt froid.
Toujours est-il que je lis dans le texte en question, au chapitre consacré à l'eau-de-vie, la formule suivante: "J'appelle la Russie une autocratie soutenue par l'alcool".
Or, hasard des lectures comme je le disais, je lisais cet après-midi dans un texte d'une toute autre nature (Everyday Stalinism, sous-titre à rallonge : "Ordinary life in extraordinary times: Soviet Russia in the 1930's", de Sheila Fitzpatrick) que, après une période de quasi prohibition, en 1930 Staline décida de relancer la production à grande échelle de vodka - qui devait bientôt en conséquence de cette décision représenter un cinquième des revenus de l'Etat -, motivant ce changement de politique dans une note écrite à l'attention de Molotov en septembre 1930 par l'imminence d'une attaque polonaise et donc la nécessité pour l'Etat d'augmenter ses recettes pour accélérer son armement. J'avais déjà raconté dans un billet écrit il y a quelques mois de Moscou comment le régime tsariste durant la Première Guerre mondiale puis Gorbatchev pendant la perestroïka avaient tenté d'introduire des mesures prohibitionnistes en Russie: on sait ce qu'il advint de l'un comme de l'autre.
Ajoutons à cela qu'on parlait beaucoup dans les journaux russes à l'automne des velléités du pouvoir actuel de réglementer plus sévèrement la vente d'alcool et d'adopter des politiques de désintoxication obligatoire pour les alcooliques.
Poutine et Medvedev ne savent pas à quoi ils s'exposent, et ils ignorent apparemment la maxime balzacienne.
L'opium du peuple: la formule doit s'interpréter parfois dans un sens plus littéral qu'il n'y paraît.

Le mythe de la Renaissance italienne

Dans un article consacré à Vasari paru dans Le Monde en 1950 et repris dans un recueil publié aux Editions de Fallois en 1992, André Chastel, tout en jugeant spécieuse la thèse de l'historien de l'art Courajod selon laquelle le prestige de la Renaissance serait en grande partie le résultat de la propagande efficace des historiens d'art de la Péninsule et que, s'il avait eu des chroniqueurs aussi efficaces qu'un Vasari, l'art français des XIVe et XVe siècle jouirait aujourd'hui d'un prestige égal, tout en jugeant cette thèse spécieuse, disais-je, n'en affirme pas moins que l'Italie, dans le domaine artistique, a très tôt montré un souci de l'histoire, un "appel à la gloire", qui "a vivement stimulé artistes et mécènes avant d'imposer à la postérité consentante une image tyrannique mais puissante de la supériorité de la Renaissance au-delà des Alpes".
Bref, tout en jugeant peut-être un peu extrême la thèse de Courajod, Chastel la fait quand même sienne en partie: c'est au talent et à l'efficacité de ses chroniqueurs que la Renaissance italienne doit une partie au moins du prestige incomparable dont elle jouit aujourd'hui encore.
Venant du meilleur historien de l'art italien que la France ait connu au siècle dernier, et d'un esprit absolument fermé à toutes les mesquineries que les petites jalousies nationales peuvent dicter, cette constatation me semble importante.
D'abord parce qu'elle nous rappelle, de façon générale, que la hiérarchie des valeurs dans les arts est le produit d'une histoire, qu'il importe de faire.
Ensuite, parce que, sur la question spécifique de la Renaissance italienne, elle permet de remettre un peu les pendules à l'heure. Je crois en effet qu'il existe un mythe de la Renaissance italienne, qui est certes né en Italie même et qu'aujourd'hui encore les Italiens se plaisent à entretenir, mais qui doit aussi beaucoup à des étrangers: premiers touristes anglais et allemands du Grand tour, ou historiens comme Burckhardt etc.
Or, à bien y regarder, la Renaissance italienne dans presque tous les domaines ne tient pas forcément la comparaison avec les productions contemporaines d'autres pays: la peinture italienne, manque parfois de profondeur comparée à la peinture flamande etc. La littérature italienne de la Renaissance peut être creuse et redondante. La philosophie italienne de la Renaissance est plutôt superficielle soit qu'on la compare avec la philosophie scolastique qui la précède, jargonneuse mais solide quoi qu'on dise, et qui avait atteint dans des domaines tels que la logique un degré de raffinement technique assez incroyable (avec Ockham, Duns Scot), soit qu'on la compare encore avec une oeuvre substantielle de la Renaissance française comme les Essais de Montaigne.
Bref, la Renaissance italienne, même si elle marque sans aucun doute une époque importante dans l'histoire de l'art européen et mondial, n'est pas, artistiquement parlant, cet absolu qu'on a voulu y voir Son importance réside beaucoup plus, à mon avis, dans l'idéal d'un certain art de vivre qui l'anime tout entière et qui se manifeste dans tous les arts etc.

mercredi 18 mars 2009

Encore sur la fraternité

Pour en revenir à la fraternité, qui était le thème de mes deux billets très elliptiques d'hier, il y a un aspect que j'ai négligé de mentionner et qu'il vaudrait pourtant la peine d'explorer: celui des liens entre l'idéal de la fraternité et la philia antique.
Il faudrait aussi rappeler que ce même idéal de fraternité comme forme supérieure du lien social est bien mal en point à une époque comme la nôtre ,qui doit parer au plus pressé dans bien des cas pour assurer l'existence même d'une forme minimale de lien social (je pense à tous ces travailleurs sociaux et autres occupés à "tisser du lien social" dans les quartiers dits difficiles etc.)
La fraternité serait à mes yeux la valeur qui pourrait permettre à la Gesellschaft - la société moderne, faite d'individus atomisés - de retrouver un peu de la cohésion de la Gemeinshaft - la communauté organique prémoderne.

Excursions mentales

En relisant mes deux derniers billets d'hier je m'aperçois que certains de mes textes présentent un tel degré de généralité qu'ils en finissent par ne plus vouloir dire grand chose, ou par vouloir tout dire - ce qui en définitive revient au même.
Mais cela tient à la nature même de ce blog: j'y consigne depuis le début un peu tout ce qui me passe par la tête, le tout-venant de mes cogitations ; j'y tiens le registre, pour parler comme Chateaubriand, de mes "excursions mentales". Cela prend parfois une forme assez élaborée, quand j'ai les idées assez claires, mais cela peut prendre aussi une forme plus brute quand la pensée se cherche encore. Il s'agit alors de notes griffonnées pour mémoire, que je me réserve de développer le moment venu, si tant est que cela en vaille la peine.


mardi 17 mars 2009

Voie de disparition

A propos de ce que je disais dans le message précédent de formes de sociabilité que l'évolution de notre société a eu pour effet de faire disparaître en quelques décennies seulement: il est étrange, si l'on y pense, qu'au nom de l'écologie nous nous apitoyions, à juste titre certes, sur le sort de telle espèce animale ou végétale "en voie de disparition", alors que personne ou presque ne se soucie du fait que des formes de vie humaine millénaires sont irrémédiablement détruites du fait de l'uniformisation sociale dont s'accompagne la modernisation. Or c'est avant tout sur ces formes de vie que les effets de la modernité exercent leurs effets ravageurs, à tel point qu'on peut se demander si les autres méfaits de notre société ne sont pas simplement une conséquence de cette mutation anthropologique, pour emprunter à Pasolini l'une des notions qui devait devenir centrale dans ses écrits des dix dernières années de sa vie.

Fraternité

Je parlais de fraternité dans le billet précédent.
Des trois valeurs qui forment la devise républicaine et que nous avons héritées de la Révolution, c'est certainement la plus difficile à définir.
Longtemps je l'ai considérée comme dangereusement utopique et propre à engendrer des effets opposés à ceux qu'elle se propose d'atteindre.
Pourtant, j'en viens à penser que c'est peut-être la notion la plus féconde pour penser une société enfin réconciliée, dont la liberté et l'égalité ne seraient que les conditions.
Je ne veux pas parler d'une fraternité frelatée comme celle que nous donnent à voir certains épisodes de la Révolution française, et où le commandement semble être: "Sois mon frère ou bien meurs!".
Je parle d'une fraternité qui, tout en ne refusant pas à chacun bien entendu le droit d'être lui-même et demener sa propre vie selon son désir, romprait avec ce quant-à-soi bourgeois que le développement de la société industrielle au cours des derniers décennies a fait s'étendre à l'ensemble de la société, quelques marges exceptées.
Alors qu'il existait auparavant, dans les classes populaires, des formes de sociabilité qui préfiguraient ce que pourrait être une fraternité authentique.

Orwell et la Guerre d'Espagne

Il y a 70 ans cette année, comme je le disais il y a quelques jours, Franco triomphait.
Pour rendre hommage à tous ceux qui tombèrent en combattant pour la République et pour plus de justice, quoi de mieux que ce livre d'Orwell intitulé, justement, Homage to Catalonia.
Je le relis en ce moment. Certes, ce n'est pas un livre d'histoire, juste un témoignage d'un contemporain, avec ce que cela peut avoir de partiel et de partial.
Mais quand le témoin a l'acuité d'Orwell, cela vaut mieux que bien des ouvrages d'historiens.
Il est émouvant de voir comment Orwell, tout en restant très lucide sur les manquements organisationnels du côté républicain, adhère par le coeur et par l'esprit à la lutte de ces hommes pour leur liberté et leur dignité. On est frappé par l'affection authentique qu'il montre pour ces hommes et ces femmes qui semblèrent, quelques années durant, dans la lutte partagée contre la haine des forces réactionnaires, avoir réalisé l'idéal de fraternité, pour ce petit peuple se sentant enfin maître de son destin et discutant de façon enthousiaste et brouillonne de son avenir.
Ce qui est le plus frappant c'est la façon dont Orwell se montre sensible à l'égalité qui règne dans les rangs républicains et qui se veut pour beaucoup comme une préfiguration de l'égalité socialiste.
Car Orwell, tout en se montrant partout intransigeant sur la question de la liberté, notamment la liberté de penser et de publier, même quand il s'agit de pensées qu'il ne partage pas (bien des articles publiés dans Tribune, que l'ai lus récemment en témoignent) n'en professe pas moins un égalitarisme radical qui ferait se dresser les cheveux sur la tête à bien des gens de gauche de nos jours. Son socialisme, pour n'être pas marxiste, pour n'être pas en général très théorique, n'en est pas moins radical, ce qui ne l'empêchera pas, comme on sait, de dénoncer la dérive totalitaire du stalinisme avec une efficacité sans pareille.

Gained in translation

Je me suis procuré il y a quelque temps de ça un recueil, publié dans la collection Bouquins, des principaux ouvrages que le folkloriste Anatole Le Braz a, entre la fin du XIXe siècle et le début du XXe siècle, consacré aux légendes bretonnes. Ce recueil est précédé d'un texte magnifique dans lequel Le Braz présente la Bretagne, ses paysages, ses habitants etc.
Il y cite Pline l'Ancien qui aurait donné de la Bretagne la définition suivante, que je trouve belle: "péninsule spectatrice de l'Océan". Renseignements pris toutefois (grâce aux bons offices de mon ami Daniele, à qui j'avais demandé de me retrouver le texte original de Pline), Le Braz tient cette citation de Chateaubriand, qui aurait commis un contresens dans sa traduction de Pline. Qu'importe, si cela nous a donné une définition poétique de la Bretagne.
La beauté ne s'atteint souvent qu'au prix de contresens.
(Je suis d'humeur gnomique ce soir)

History is on the move again

Je ne sais plus quel écrivain de l'ex Yougoslavie disait, à propos de l'histoire mouvementée de sa région, que les Balkans étaient tellement riches en histoire qu'ils pourraient en exporter.
La Suisse semble inversement être à première vue un pays sans histoire, dans tous les sens de l'expression. Et pourtant il m'aura été donné d'être aux premières loges pour assister à un événement proprement historique à l'échelle helvétique: la fin du secret bancaire. (On a l'histoire qu'on peut). C'est (presque) comme si l'on avait annoncé l'abolition du chocolat ou l'interdiction de l'alphorn. Les traditions se perdent, décidément.

lundi 16 mars 2009

Money money money

Je travaille en ce moment sur des affaires qui sont la conséquence du scandale Madoff.
On n'a pas idée de l'embrouillamini financier et juridique qui se cache derrière ce scandale.
Madoff concentrait entre ses mains un tas de fonctions que le simple bon sens exigerait normalement de séparer rigoureusement. Un certain nombre de ses clients le savaient, mais ne s'en souciaient pas, tant le nom de Madoff était prestigieux sur la place financière. C'est donc en connaissance cause qu'ils s'exposaient au danger.
Mais d'autres clients, je parle des souscripteurs de certains produits financiers complexes commercialisés en Europe par des banques prestigieuses ou autres établissements financiers, se sont fait avoir jusqu'à l'os tout en étant convaincus qu'ils avaient souscrit des placements de bon père de famille.
Car par une série d'escamotages dont les différents intermédiaires étaient tous, sinon complices, du moins conscients, les fonds de Madoff étaient offerts en Europe sous l'aspect rassurant des fonds dits harmonisés, autrement dit de produits financiers répondant aux critères minimaux de transparence édictés par la réglementation européenne, au nombre desquels notamment la distinction rigoureuse entre le gestionnaire et le dépositaire. Cela veut dire tout bonnement que les autorités de surveillance de certains pays européens n'ont pas fait leur devoir, bref que les autorités de surveillance n'ont pas surveillé.

De ma fenêtre

Dans le lointain à ma gauche, en d'autres termes au sud-est, le hérissement des cimes enneigées des Alpes: montagnes grandioses, montagnes sublimes ; on pourrait presque dire, comme on dit Bretagne bretonnante : montagnes montagnantes.
Dans le lointain à ma droite, c'est-à-dire au sud-ouest, le modeste épaulement des premiers contreforts du Jura se découpant sur un couchant de carte postale.
Face à moi, plein sud, ce même couchant de carte postal infusant ses rougeoiements choisis dans le Léman étal.
Pour compléter le tableau, un petit personnage (un peu à la façon de ces figures humaines minuscules qui, dans les tableaux de Caspar Friedrich, semblent avoir pour seule fonction d'indiquer l'échelle du paysage), debout sur le balcon, un verre de Fendant à la main: moi.
A la vôtre.

dimanche 15 mars 2009

A son corps défendant

Je parlais dans le billet précédent de ces contingences corporelles qui peuvent en quelque manière interférer avec notre fruitio, pour employer un beau terme de latin médiéval, des oeuvres artistiques. Qui n'a pas été pris par exemple d'une soudaine et impérieuse envie de faire pipi au beau milieu d'une exposition de peinture? C'est comme si notre corps, alors même que nous sommes occupés à une activité toute spirituelle, prenait plaisir à se rappeler à notre bon souvenir ; c'est comme si notre condition d'êtres incarnés, faillibles, peccables nous était tout à coup jetée au visage, comme les traités de morale d'autrefois se plaisaient à le faire.
On se retrouve tout bête à abandonner la contemplation d'un Rembrandt pour chercher anxieusement le pictogramme des toilettes.
L'expérience inverse peut se présenter. Il peut arriver qu'occupés à une activité toute corporelle nous soyons ramenés, à notre corps défendant pour ainsi dire, à ce qu'il y a de spirituel ou pour le moins d'intellectuel en nous. Il m'est arrivé par exemple, au cours de coïts un peu longuets et, disons-le, ennuyeux, de me mettre bien malgré moi à me réciter (mentalement s'entend) mes conjugaisons allemandes.
Mais probablement s'agissait-il, à bien y réfléchir, de mauvais bons coups.

Mésaventures du moi culturel

C'est entendu, comme je le disais dans le billet précédent, il existe de bad good books et, de façon plus générale, dans tous les arts, de bad good works, en d'autres termes des oeuvres dont la tradition, la critique etc. nous disent qu'il s'agit de chefs-d'oeuvre, mais dont nous finissons par nous avouer (non sans quelques tourments et sentiments de culpabilité, tant la pression de la tradition et du bon goût consacré peut être forte), dont nous finissons par nous avouer qu'elles nous font souverainement chier, quelque application que nous mettions à les apprécier.
Leopardi ose se demander quelque part dans son Zibaldone s'il est bien certain que nous reconnaîtrions dans l'Orlando Furioso un chef-d'oeuvre impérissable et, surtout, si nous prendrions du plaisir à sa lecture, n'était le jugement consacré par une tradition séculaire selon lequel l'Orlando Furioso est un chef-d'oeuvre impérissable à la lecture duquel il n'est même pas concevable qu'on ne prenne pas plaisir.
Pour ce qui est du cinéma, le grand Jacques Lourcelles cite dans la préface de son dictionnaire du cinéma je ne sais plus quel critique qui parlait de "classiques de l'ennui", au sujet de certains films des débuts du cinéma que chacun fait semblant d'admirer tout en mourant d'ennui à leur projection.
Le contraire peut arriver. Je n'ai vu La Règle du jeu de Renoir pour la première fois qu'à l'age de trente-cinq ans. L'avouerai-je? je m'apprêtais à le faire plus par acquit de conscience culturelle qu'autre chose. Or cinq minutes suffirent pour me faire comprendre que j'avais affaire à un chef-d'oeuvre véritable, d'une incroyable virtuosité, bref: a good good movie-picture.
Il existe des cas plus subtils. Ce sont des oeuvres dont nous reconnaissons le statut de chef-d'oeuvre, mais qui ne nous ennuient pas moins pour autant.
Je me souviens d'avoir été littéralement déchiré en voyant Breaking the Waves de von Trier au cinéma il y a une dizaine d'années de cela. J'étais tout à fait conscient que ce film était un chef-d'oeuvre, et j'en suis encore convaincu alors que j'écris ces lignes d'ailleurs, et pourtant je ne tenais pas en place sur mon siège, j'aurais voulu quitter la salle immédiatement, je ne pensais qu'à ce que j'allais manger et boire au restaurant du coin en sortant, le plus tôt serait le mieux.
Il est vrai aussi que nous ne sommes jamais un moi culturel désincarné, ce moi culturel enfonce ses racines dans notre moi tout court, lequel dépend de multiples contingences, comme la fatigue ou la faim, surtout quand, assis dans un cinéma, on se remémore les plats qui figurent au menu du restaurant d'à côté.

Good bad books

Orwell, dans le recueil d'articles parus dans Tribune au milieu des années 40 dont je parlais il y a quelques semaines, consacre un article très intéressant à une notion qu'il emprunte à Chesterton: celle des "good bad books", autrement dit des "bons mauvais livres".
Il s'agit de ces livres, je traduis Orwell, "qui n'ont aucune prétention littéraire mais qui demeurent lisibles quand des oeuvres plus sérieuses ont péri".
Ce concept de "good bad book" me semble bien utile car il est indéniable, et chacun en a fait l'expérience, qu'il existe des livres qui, bien que nous sachions pertinemment qu'ils n'appartiennent pas à la "haute littérature", ont su nous amuser ou nous émouvoir et nous laisser un souvenir durable. Alors que d'autres livres, dont les auteurs appartiennent à plein titre au Panthéon littéraire, nous laissent froids ou, disons-le, nous emmerdent carrément.
Car comme il y a des de good bad books, il y a, cela ne fait aucun doute, de bad good books.

Brigadistes internationaux suisses

On sait qu'il y a soixante-dix ans cette année le général félon Francisco Franco - aidé en cela par l'Allemagne nazie et l'Italie fasciste, la lâcheté et les calculs à courte vue des démocraties occidentales et les menées d'un Staline décidé à mettre brutalement la gauche tout entière sous sa coupe - venait à bout des troupes républicaines légales, mettant fin à la Guerre d'Espagne et inaugurant par une répression sanglante une dictature qui allait durer quarante ans.
Je pense que c'est un anniversaire important et qu'on doit une fois encore rendre hommage à tous ces hommes et toutes ces femmes qui défendirent au prix de leur vie la légalité républicaine espagnole et les idéaux de justice sociale qui en animaient le gouvernement.
On aura beau m'expliquer par mille considérations géopolitiques que cette résistance était dès le début vouée à l'échec, je n'en tire pas moins mon chapeau à ces hommes et ces femmes qui se levèrent pour refuser les armes à la main cette prétendue fatalité.
Je l'ignorais jusqu'à maintenant mais pas moins de 600 Suisses, lisais-je récemment dans un journal d'ici, pas moins de 600 Suisses, pour les deux tiers environ membres du petit parti communiste helvétique, s'enrôlèrent dans les Brigades internationales.
A leur retour ils furent pour la plupart traduits devant les tribunaux et pour beaucoup condamnés à des peines plus ou moins lourdes, officiellement pour avoir servi dans une armée étrangère, mais en fait parce que le gouvernement suisse de l'époque, qui avait d'ailleurs reconnu le gouvernement de Franco avant la fin de la guerre civile, avait été dès le début hostile à l'Espagne républicaine.
(Disons quand même par souci d'exactitude que, pour faire bonne mesure, les quelques dizaines de Suisses ayant servi du côté de Franco furent eux aussi poursuivis, et pour les mêmes motifs).
Il a fallu attendre soixante-dix ans pour que ces anciens brigadistes soient réhabilités, par une décision récente des autorités fédérales. En effet, pendant la Guerre froide Franco, quelles qu'aient été ses compromissions avec Hitler et Mussolini, était devenu un allié, et il était hors de question de le froisser par une mesure de réhabilitation de ceux qui avaient lutté contre lui.

samedi 14 mars 2009

Flâneries printanières

Aujourd'hui c'est à Neuchâtel et à Berne que mes pas m'ont porté. Enfin, mes pas, façon de dire, les Chemins de fer fédéraux m'ont été d'un grand secours.
Que dire de Neuchâtel, que je visitais pour la première fois?
La ville a dû être charmante autrefois, et il en reste quelque chose.
Mais. Car il y a un mais. Mais, comme bien souvent en Suisse, j'y trouve un déficit flagrant d'architecture et d'urbanisme. Toute la partie qui longe le lac est, en termes d'architecture et d'urbanisme, absolument illisible. Je veux dire par là qu'il y a de nombreux espaces où l'on ne sait pas trop ni où l'on est ni à quoi ça sert.
A quoi s'ajoute que c'est ici l'un de ces cas où l'on se prend à penser qu'abstraction faite des laideurs architecturales qui ont défiguré les collines environnantes le problème ,une fois encore, n'est pas tant architectural qu'urbanistique. Quand bien même ces constructions eussent été réalisées dans le même style architectural que celui des vieilles bâtisses du centre ville, il y aurait eu de toute façon un phénomène de saturation. Car il n'y a rien à faire, il existe pour chaque site, et en particulier s'il s'agit d'un site fermé, comme l'est celui de Neuchâtel, posé au bord du lac et surplombé par un cirque de collines, il existe pour chaque site, disais-je, un maximum dans le ratio bâti/non bâti, un maximum qui est aussi un optimum. Passé ce maximum, vous aurez beau recourir aux meilleurs architectes, le sentiment de surcharge ne s'en imposera pas moins.

Flâneries printanières 1

Apparemment cet hiver, qui aura été rude, touche à sa fin. Depuis hier, il y a même du printemps dans l'air. On flâne encore plus volontiers que d'habitude.
Hier j'ai emprunté pour me rendre à pied en ville un sentier qui passe derrière le palais de Beaulieu et débouche sur une sorte de belvédère où j'aime à m'arrêter, depuis lequel on jouit d'une magnifique vue en surplomb sur l'ouest de la ville, sur le lac et sur les montagnes.
Chemin faisant, je me suis dit que, si grandes que soient leurs différences par ailleurs, Marseille, que j'ai habitée 4 ans durant avant d'arriver ici, et Lausanne ont au moins un point en commun: c'est cette topographie accidentée, qui, là-bas comme ici, réserve au promeneur des découvertes inattendues, quand tout à coup, au détour d'une rue, s'offrent à la vue des échappées qu'on n'aurait pas soupçonnées et qui renouvellent complètement l'image qu'on se faisait de la ville.
C'est ainsi que, dans la suite de ma promenade d'hier, j'ai suivi une rue disposée selon un axe est-ouest, au bout de laquelle on peut voir, vers l'est, les montagnes, qui vous donnent le sentiment d'une présence étrangement massive et proche, qu'on ne leur voit nulle part ailleurs dans la ville.

mardi 10 mars 2009

The Man Who Knew Too Much

Je pense depuis longtemps qu'il existe un titre tout trouvé pour une anthropologie de l'homme moderne: c'est celui du film d'Alfred Hitchcock, L'Homme qui en savait trop.
On peut penser en effet, et en très bonne compagnie (Leopardi par exemple, dont je viens de relire les Operette morali, mais aussi Nietzsche, que Leopardi a d'ailleurs influencé), que l'excès de savoir est nuisible à la vie, parce que la vie a besoin d'illusions pour prospérer, et que le savoir consiste précisément dans la destruction des illusions.
Surtout le savoir à gros sabots qui porte le nom de Science dans notre société, et qui, pour être lui-même une forme superlative d'illusion, n'en a pas mois ruiné toutes les illusions concurrentes.
En fait, ce qu'il faudrait pour bien vivre, c'est un savoir doué de tact, assez délicat pour comprendre les limites qu'il ne doit pas outrepasser, j'allais dire: transgresser. Mais le tact et la modernité, comme on sait, ça fait deux.

L'Histoire comme processus

L'attribution de la responsabilité de tel ou tel événement moderne à tel ou tel individu ou groupe d'individus est d'autant plus dérisoire que ce qui caractérise la modernité c'est précisément que l'histoire n'y est plus action mais processus anonyme, sans agent ; que nul, quel que soit le rang qu'il occupe dans la sphère sociale, économique ou politique, n'en maîtrise plus les tenants et les aboutissants, tout pouvoir, si pompeux soit-il apparemment, ne s'exerçant plus que dans des bornes très étroites définies par un enchevêtrement de conditionnements qu'on est bien en peine de démêler, d'autant plus qu'ils se transforment avec le temps, et donc pendant même qu'on essaie de les saisir.
Tout un courant de la pensée politique du XIXe siècle, marqué par cette accélération de l'Histoire que la Révolution française et la Révolution industrielle avaient inaugurée, avaient bien perçu ce caractère de processus, mais quelles que fussent par ailleurs les différences entre les représentants de ce courant, ils étaient tous convaincus que ce processus se faisait sous le signe du Progrès et qu'il aboutirait à une sorte d'apothéose finale de l'Humanité.
Le XXe siècle nous a montré ce qu'il en était du Progrès, et il ne nous reste plus que la morose conviction que nous sommes embarqués dans une galère qui va au gré de mille facteurs que nous ne maîtrisons pas: "a tale, told by an idiot, full of sound and fury, signifying nothing".

lundi 9 mars 2009

Naufrage

Certaines oeuvres écrites entre la fin du XIXe siècle et le début du XXe siècle semblent nous offrir le produit précieux de distillations intellectuelles séculaires, atteignant à un degré de concentration de la pensée dont nous n'avons même plus l'idée. Peut-être vivons-nous l'épilogue d'un âge où il nous est encore au moins donné d'être conscients que nous sommes devenus bien plus idiots que ceux qui nous ont précédés. Bientôt le souvenir et tout à la fois le souci de cette excellence auront disparu pour de bon; ce sera l'avènement tant attendu de la bêtise infiniment satisfaite d'elle-même. Dans ce naufrage de la culture au sens le plus fort du terme, non seulement les réponses anciennes auront sombré - ce ne serait pas si grave au fond - mais aussi jusqu'aux questions auxquelles elles s'efforçaient de répondre, et dont la formulation avait exigé tant d'efforts de tant d'esprits supérieurs. Car il est à la portée de tout le monde de trouver des réponses, mais c'est une tâche au-dessus des forces du plus grand nombre que de poser les bonnes questions. A telle enseigne qu'on peut penser qu'une vraie culture pourrait se définir comme un répertoire de questions dignes d'être posées.