"It was the best of times, it was the worst of times..."
Charles Dickens. A Tale of Two Cities.


dimanche 30 novembre 2008

Un dimanche à Berlin

J'arrive à Berlin Lichtenberg ce matin à 10 h 30 au lieu de 9 h heure prévue.
Je prends le S-Bahn jusqu'à Zoo-Garten où je mange un curry-wurst sur le pouce.
Après quoi je rejoins mon hôtel à Schöneberg où l'on me permet un early chek-in sans problème.
Après avoir pris possession de ma chambre, j'ai beau ressentir un peu la fatigue du voyage, je n'ai pas envie d'une sieste et je sors.
Contre toute attente, le froid est plus mordant à Berlin qu'à Moscou.
Je découvre que la brocante où j'avais acheté quelques livres Kennedy-Platz il y a un mois s'y tient chaque week-end. J'y trouve au prix d'un euro le volume une histoire de la poésie anglaise, un commentaire de saint Augustin sur les béatitudes et un livre en anglais paru en 1978 qui m'a l'air très intéressant: Marx and world litterature, de S. Parawer. L'auteur s'y propose d'y exposer non seulement la conception que M. se faisait de la littérature et de la place qu'elle devrait occuper dans la société future, mais aussi les usages qu'il en fait dans son oeuvre. Il recense donc les citations littéraires qui s'y trouvent, qui sont extrêmement nombreuses et variées, de l'Antiquité gréco-latine aux poètes romantiques etc. Je découvre même en lisant le premier chapitre que dans sa jeunesse Marx a écrit des poèmes d'inspiration romantique, plutôt mauvais à vrai dire. Il serait intéressant de savoir ce que Marx aurait pensé du sort réservé aux poètes sous le régime édifié en son nom en URSS (j'ai fini dans le train hier le livre de mémoires de Nadedja Mandelstam, qui est véritablement bouleversant, j'y reviendrai).
Je prends ensuite le bus 146 pour rejoindre de nouveau Zoo-Garten dans l'idée d'y prendre le métro pour Postdamer Platz, où je me propose de visiter la Gemälde-Galerie.
Tous les magasins sont ouverts, un grand marché de Noël a été installé. Je trouve dans une librairie un livre rassemblant en un seul volume les deux albums de Maus d'Art Spiegelmann. C'est cette bande dessinée (ou plutôt graphic novel) où l'auteur raconte la déportation de son père, un Juif de Pologne.
J'en avais entendu parler et vu quelques extraits, mais je n'avais jamais eu l'occasion de le lire. J'ai commencé en rentrant à l'hôtel: c'est véritablement quelque chose de très fort.
Au bout du compte, je renonce à ma visite à la Gemälde-Galerie, je me promène un peu puis je retourne vers mon hôtel.
Ce soir, je retourne dans la taverne de quartier que j'avais tant aimée la dernière fois.
La serveuse n'est pas la même, mais le style demeure inchangé: une grande blonde platine sur la cinquantaine au beau visage un peu marqué, moulée dans un jeans et un top blanc, que tous les clients saluent d'un "Tschüss Andrea" en s'en allant.
Elle remet trois fois la même compilation de hits disco sur la chaîne stéréo du bar. On voit que ce doit être la bande-son de sa jeunesse à la façon dont elle fredonne les refrains ("I will survive," "You make me feel like dancing") en remplissant les chopes de bière et en préparant des assiettes de charcuterie.
Après quelques bières, je rentre me coucher à 10 heures même pas car je suis recru de fatigue.
Tschüss Andrea...


L'ivresse du voyage

J'ai donc quitté Moscou pour Berlin hier par le train de 8 heures du matin.
Quand nous sortons à 6 h 30 pour nous rendre à la gare Bieloruskaïa, dont part mon train, il fait encore nuit, et les rues sont presque désertes. Un homme fume sa clope debout à côté de sa vieille Lada dont il est en train de faire tourner le moteur, c'est une image ordinaire ici à cause du froid.
Malgré l'heure matinale, les rames de métro sont déjà remplies. A la station Bieloruskaïa, où nous descendons, je remarque au plafond des mosaïques en style réaliste socialiste d'un assez bel effet. La station dans son ensemble est l'une des plus somptueuse que j'aie vue.
Le train part à l'heure prévue. Le début du voyage est marqué par un incident. L'un des passagers de notre wagon, un type d'une trentaine d'années au type causasien, est déjà complètement ivre. Il marche en tanguant dans le couloir. Il s'approche des passagers les uns après les autres non pas tant pour engager la conversation que pour trouver un auditoire à son soliloque incohérent. A un moment donné, il vient vers moi. Il les yeux mi-clos et le regard éteint du buveur de vodka. Il m'explique en russe qu'il est ingouche, puis tchétchène, me montre sur son téléphone portable de petits films de ses enfants en bas âge et de sa femme. Il disparaît bientôt en direction du wagon-restaurant, dont il revient encore plus ivre une heure plus tard. Il me dit qu'il a bu dix vodkas entre-temps. Il va et vient d'un wagon à l'autre, revient bientôt dans mon compartiment une bouteille de bière à la main, dont il renverse bientôt la moitié sur le tapis. Je lui dit d'aller demander au provodnik de nettoyer, car sinon ça risque d'empuer le compartiment. Comme il ne bouge pas, je vais moi-même chercher le provodnik. Il finit par avoir une altercation violente avec une autre passagère, ce qui décide les provodniki à appeler la police. A la station suivante, deux miliciens biélorusses viennent le prélever. Le provodnik, qui sait que je suis Français, s'approche alors de moi et me dit, d'un air blagueur: "Vous voyez, vous autres Français, qui aimez tant les Tchétchènes...".
Toujours est-il que l'ambiance redevient plus propice à la lecture.
Mon compagnon de voyage, Vladimir, est quant à lui un garçon charmant. Nous arrivons plus ou moins à converser dans un mélange de russe et d'allemand, dont il connaît quelques mots. De taille plutôt petite, il a un physique sec et noueux, une bonne bouille de Russe du peuple, les yeux bleus et deux ou trois dents en moins sur les côtés. Il a 44 ans, il vient de Tomsk, en Sibérie, où je crois comprendre qu'il est maçon (il dit "Stein" et mime l'action d'empiler). Il est déjà en route depuis trois jours demi, le temps qu'il faut pour parcourir en train les 3000 km qui séparent Tomsk de Moscou. Il va rendre visite à sa soeur, qui habite une bourgade au bord de la mer du Nord dont j'ai oublié le nom et qui est mariée à un Allemand. Il a emporté un petit guide de conversation russe-allemand qu'il étudie avec application.

vendredi 28 novembre 2008

Les rois et les portes

Je me souviens d'avoir lu il y a longtemps, ce devait être dans La Repubblica ou dans le Corriere della sera, peu importe, une interview de Gianni Agnelli, descendant du fondateur de FIAT et lui-même président de cette société pendant des décennies.
A une question du journaliste concernant ce qui, à son avis, faisait la véritable différence entre être très riche et ne pas l'être à notre époque, Agnelli répondit plus ou moins ceci: que ce n'était pas tant la possibilité de posséder telle ou telle chose qui différenciait le riche du non riche de nos jours - car le non riche a accès aux mêmes biens que le riche, fussent-ils d'une moindre qualité etc. - que le fait pour le riche de pouvoir se rendre instantanément où il le souhaitait, par avion privé, hélicoptère etc.
Je crois qu'il y a quelque chose de vrai en cela. Mais j'en conclus que les riches sont à plaindre, car avec leurs jets etc., ils ne connaissent rien des vrais plaisirs du voyage.
Cela me fait penser à un poème du Parti pris des choses de Ponge, intitulé "Les Plaisirs de la porte" que j'ai toujours beaucoup aimé:
"Les rois ne touchent pas aux portes. Ils ne connaissent pas ce bonheur : pousser devant soi avec douceur ou rudesse l'un de ces grands panneaux familiers, se retourner vers lui pour le remettre en place - tenir dans ses bras une porte...".
Les rois ne touchent pas aux portes, et les riches se privent pareillement du plaisir rugueux des trains de nuit, de la kindness of strangers qui vous illumine au hasard d'un voyage, des petits déjeuners dans l'aube d'une gare inconnue.

Russians love their children too

Je relis le billet que je viens d'écrire, et je me dis qu'il n'exprime pas exactement ce que je recherche par les rues de Moscou comme dans tout pays, dans toute ville où il m'arrive de me trouver d'ailleurs. En fait tout cela n'est pas aussi conceptuel. Ce que je recherche, ce sont avant tout des visages, des vies et des histoires d'hommes. Un bureau de poste de quartier à l'entrée duquel on peut encore voir une fresque représentant Lénine, c'est d'abord pour moi une vision: celle de tant de visages des personnes innombrables qui on fait la queue à ce comptoir en bois pendant des dizaines d'années. Je pense alors à ces Russes d'il y a trente ans, quand l'URSS était encore notre ennemi désigné. Je pense à ces Russes dont Sting chantait, dans une chanson des années 80, "Russians love their children too".
Je crois que je trouvais la chanson un peu niaise à l'époque. Qu'ils aiment ou n'aiment pas leurs enfants, ce n'est pas la question, me disais-je alors.
Si, c'était et c'est la question, bien sûr.
Il se trouve maintenant, quelque 25 ans plus tard, que j'ai un enfant russe.
The French love their Russian children too.
L'avantage de faire des enfants à droite à gauche, comme j'ai un peu pris l'habitude de le faire, c'est qu'on contribue à la paix dans le monde.

Sur le départ

Voici déjà que s'achève ce mois passé à Moscou. Je pars demain par le train de 8 heures, qui me fera arriver à Berlin à 9 heures dimanche matin, soit 27 heures de voyage compte tenu du décalage horaire. Je resterai deux jours à Berlin, avant de partir pour Munich où j'arriverai dans la soirée de lundi. Après y avoir passé la nuit, je rejoindrai Vérone par le Brenner mardi dans l'après-midi, de façon à être à Mantoue, où je compte rester une semaine, en début de soirée.
J'ai essayé tout au long de ce mois de rendre compte fidèlement de mes impressions d'étranger à Moscou concernant la ville, les gens, les traces du passé soviétique etc. Je n'ai évidemment aucune conclusion à tirer car ma vision est bien évidemment encore très fragmentaire.
Ce qui m'intéresserait le plus, pour tout un ensemble de raisons, c'est de saisir la signification de l'expérience soviétique dans toute sa complexité. L'URSS, cela a été certes la répression, les camps etc. de l'époque stalinienne, et les mémoires de Nadedja Mandelstam dont je parlais hier et que je suis en train de lire sont là pour me le rappeler s'il en était besoin.
Mais l'URSS, cela a été aussi autre chose, une société avec ses représentations, ses valeurs, ses rites, ses groupes sociaux. C'est cette réalité de la vie soviétique dans toute son épaisseur pour ainsi dire que je voudrais pouvoir atteindre. C'est pourquoi je vais me replonger maintenant dans les travaux de l'historiographie la plus récente sur l'URSS que j'avais commencé d'explorer ces derniers mois.

Les joies de Eurovision


Allez vous en savoir pourquoi, les Russes semblent adorer le grand prix de l'Eurovision, qui, tout comme le fameux festival de la chanson italienne de Sanremo, était diffusé à la télévision même à l'époque soviétique.
La première participation de la Russie au concours a eu lieu en 1994, et elle n'a cessé depuis d'y envoyer des candidats: le dernier en date, un certain Diman Bilan pour information, a remporté l'édition 2008.
Du fait de cette victoire, c'est aux Russes qu'il reviendra d'organiser l'édition 2009 du concours, qui se tiendra à Moscou.
L'édition d'aujourd'hui du Moscow Times rapporte que le gouvernement a débloqué 1 milliard de roubles (près de 30 millions d'euros) pour l'organisation du concours, et que le premier ministre Vladimir Poutine en personne a reçu une heure durant le grand compositeur Andrew Lloyd Weber, qui devrait écrire la chanson du candidat britannique. C'est dire l'importance que revêt cette manifestation aux yeux des Russes, qui veulent par ailleurs profiter de l'événement pour soigner l'image de leur pays etc.
A tel point que la cérémonie d'ouverture du concours se tiendra le 9 mai, qui est dans les pays de l'ex-URSS le jour de la victoire sur le nazisme.
On peut se demander si ce n'est pas là mélanger un peu les torchons et les serviettes, mais bon, faisons un effort d'optimisme et consolons-nous donc en pensant qu'il n'est peut-être pas mauvais que les conflits en Europe se règlent désormais à coups de (mauvaises) chansons.

Illustration ci-dessus: Lys Assia, de son vrai nom Rosa Mina Schärer, gagnante de la première édition de l'Eurovision en 1956, où elle représentait la Suisse. Et oui, je me suis fait une culture sur l'Eurovision.


jeudi 27 novembre 2008

In Memoriam Ossip Mandelstam


Je lis depuis hier les mémoires de Nadedja Mandelstam, femme du poète Ossip Mandelstam, dont l'édition anglaise que je me suis procuré a paru en 1970 sous le titre Hope against Hope.
Ossip Mandelstam, victime de la répression stalinienne, est mort lors de son transport vers un camp de travail en 1938.
C'est l'histoire de toutes les épreuves ayant précédé la mort du poète - arrestation, prison, exil intérieur qu'elle a partagé avec lui, puis nouvelle arrestation suivie de la condamnation au goulag - que Nadedja Mandelstam raconte dans ces mémoires, d'un ton sobre et retenu, qui n'en donne que plus de force à son témoignage.
Un témoignage qu'il faut d'autant plus lire que, comme elle le dit elle-même, "l'élimination des témoins faisait partie du programme", et qu'il ne faut pas que la mémoire se perde de ce que la répression de ces années-là a pu être.
Nadedja Mandelstam nous décrit une société en proie à un pouvoir arbitraire, qu'aucune loi ne vient restreindre (même s'il se complaît à maintenir une façade légale, faisant même montre dans bien des cas d'un formalisme pointilleux, au point de faire assister des témoins censés garantir le respect des procédures aux arrestations nocturnes de la Tchéka) ; une société dominée par la peur, où quiconque peut être à tout moment arrêté, puis emprisonné, torturé, déporté, exilé ou exécuté sous des chefs d'accusation aussi vagues que celui d'activités contre-révolutionnaires ; où la délation est encouragée par les autorités ; où la suspicion s'immisce dans tous les rapports humains, y compris entre parents et amis proches ; où les principes moraux les plus élémentaires sont bafoués au nom de la construction de la société nouvelle. Et où l'on peut mourir en déportation et être jeté à la fosse commune pour avoir écrit un poème de seize lignes dénonçant les crimes de Staline, seul crime dont Ossip Mandeltsam fût coupable. Il est vrai qu'on pouvait à l'époque être condamné à mort pour moins : pour rien.

Illustration ci-dessus: Portrait d'Ossip Mandelstam, par Picasso

mercredi 26 novembre 2008

Basta poco per ricominciare


Alors que je m'apprête à passer sous le porche qui conduit à la Place Rouge, j'aperçois Staline et Brejnev posant pour une photo souvenir avec deux touristes japonais. En bons lecteurs de Marx, vous n'ignorez évidemment que "tous les grands événements et personnages de l'histoire du monde se produisent pour ainsi dire deux fois... la première fois comme une grande tragédie, la seconde fois comme une farce sordide...", et que ce n'étaient donc pas le vrai Staline ni le vrai Brejnev (et peut-être même pas - qui sait? - de véritables touristes japonais), qui posaient pour cette photographie: on voit régulièrement à cet endroit des hommes travestis en Lénine, en Koutouzov ou autres personnages de l'histoire russe et soviétique, s'offrant pour poser avec les touristes moyennant quelques roubles. Pour tout dire, le Staline d'aujourd'hui évoquait plus, par son aspect, l'acteur italien Gino Cervi dans le rôle de Peppone, le maire du village de Don Camillo, que le petit père des peuples. Un peu plus loin, on peut voir, sur les éventaires des marchands de souvenirs, à côté des matrioskas, de faux insignes de l'époque soviétique. Le culte postmoderne du toc, du signe détaché de toute signification, a gagné les abords de l'ancienne citadelle du communisme. Après un tour sur la Place Rouge, mes pas me portent vers la place de la Révolution, où des ouvriers s'affairent à monter les baraques en faux rondins d'un marché de Noël. Je poursuis vers la place Teatralnaïa. Je remarque pour la première fois, à son extrémité que fait face au Bolchoï, la statue pourtant imposante de Marx qui s'y dresse. Elle est en granit ou en marbre non dépoli. Le Marx qu'elle représente est moins austère que dans la statuaire soviétique habituelle. Le socle porte, en russe, l'inscription "Prolétaires de tous les pays...". Ainsi, me prends-je à penser alors que je reviens vers la Place Rouge, on n'a pas jugé bon d'enlever cette statue, et les oligarques passant dans leurs limousines allemandes aux vitres fumées peuvent-ils voir le diable de Trêves exhorter encore et toujours les prolétaires à l'union et à la lutte... Comme en écho à ces pensées, alors que j'arrive devant la station de métro Tealtralnaïa, les hauts-parleurs de je ne sais quel commerce diffusent une chanson d'Adriano Celentano qui dit: "Basta poco per ricominciare", il suffit de peu de choses pour recommencer...
Recommencer, bien sûr, on se prend parfois à y penser, parce que, malgré les apparences, la situation qui est faite à bien des gens dans nos pays crie justice tout autant qu'à l'époque du Manifeste. Mais encore faut-il d'abord comprendre exactement ce qui a mal tourné, et les raisons de l'immense gâchis qui en a résulté. Voici, pour me le rappeler, mon homme de tout à l'heure, le vendeur de la Pravda. Il se dirige à petits pas poussifs vers l'entrée de la station Teatralnaïa. Il interpelle les passants d'une voix lasse pour leur vendre quelque chose, toutefois ce n'est plus un journal qu'il à la main, mais ce qui semble de loin être une sorte de calendrier. Je m'approche: j'avais vu juste, c'est une éphéméride de l'année 2009, sur la couverture de laquelle figure, sur fond rouge, à l'exclusion de toute autre image, une médaille dorée frappée à l'effigie de Staline. Recommencer, peut-être. Mais ça, non. Que ce soit sous la forme de la "grande tragédie" ou de la "farce sordide", non.

Méditations à la Gibbon



Arpentant les rues de la capitale de la "troisième Rome", mes méditations font parfois écho à celles d'Edward Gibbon, chroniqueur des destinées de la première. Ce matin, après avoir laissé Nastia, qui a un rendez-vous, à la station Kroptokinskaia, mes pas me portent vers la Place Rouge. Un peu partout, le personnel de la voirie s'affaire pour déblayer la neige qui est tombée hier. (Les services de déneigement sont extrêmement rapides et efficients). Comme la température a connu un léger redoux dans la nuit, une partie de la neige a par ailleurs fondu, si bien qu'on patauge un peu, et qu'il faut parfois faire des détours pour éviter de larges flaques. Place du Manège, devant l'entrée de la Place Rouge, on a dressé ces derniers jours un immense arbre de Noël à côté de la statue équestre de Joukov, dont la monture est figée pour l'éternité dans une étrange posture qui semble défier les lois de l'anatomie équine. Alors que je m'apprête à rejoindre la place, j'aperçois un vieil homme qui propose aux passants un journal que je reconnais immédiatement comme étant la Pravda. Curieux, je m'approche, un billet de 100 roubles à la main. Il est presque entièrement édenté et une barbe hirsute et jaunie lui mange le visage. Je lui achète un exemplaire. Alors que je poursuis mon chemin vers la Place Rouge, je médite bien évidemment sur la grandeur et la décadence des aventures humaines: ce journal qui était naguère l'organe officiel du régime, et dont le tirage atteignait 12 millions d'exemplaires, voilà maintenant qu'il se vend presque sous le manteau. Son tirage actuel, si j'en crois l'indication figurant sur la dernière de ses quatre pages, est de 100 000 exemplaires. Je me dis aussi que ce journal, détestable quand, s'appuyant sur tout un appareil d'Etat, il prétendait être la voix même de la Vérité, devenu aujourd'hui le bulletin d'une minorité, fût-ce une minorité aux nostalgies parfois impures, a peut-être une fonction salutaire à jouer dans la Russie d'aujourd'hui vouée à l'argent-roi.

mardi 25 novembre 2008

Clown triste

L'aide sociale telle que nous l'entendons dans nos pays est pour ainsi dire inexistante ici, à quoi s'ajoute que les pensions de la plupart des retraités sont dérisoires par rapport aux prix qui ont cours dans cette capitale que les classements internationaux placent depuis plusieurs années dans les tout premiers rangs des villes les plus chères du monde.
Cela veut dire que pour les personnes en âge de travailler ainsi que pour bien des retraités, il n'est d'autre moyen pour survivre que de travailler, si humble, ingrat et mal payé leur emploi soit-il.
C'est l'existence de toute cette main-d'oeuvre à bon marché qui explique, j'imagine, la présence de deux ou trois agents de sécurité même dans des magasins de dimensions modestes, ou encore la pléthore de personnel dans les bars et les restaurants. Même des établissements n'ayant rien de luxueux peuvent se permettre d'avoir un employé spécialement préposé au vestiaire etc.
Du fait de la précarité de leur situation, nombreux sont les retraités qui occupent ces emplois subalternes. Je l'avais déjà constaté en Ukraine l'été dernier. Je me souviens d'une femme que j'ai vue à Sébastopol l'été dernier. Chez nous, elle aurait déjà été à la retraite depuis longtemps, elle l'était certainement légalement parlant mais tout porte à croire qu'elle devait continuer de travailler pour joindre les deux bouts. Elle travaillait dans le restaurant Mc Donald de l'avenue principale, où elle était chargée de ramasser les plateaux laissés sur les tables par les clients et d'en vider le contenu aux ordures. Il y avait quelque chose de touchant à voir cette femme âgée et menue, qui avait vécu sa jeunesse et une grande partie de son âge adulte dans un univers complètement autre, s'affairer au milieu des jeunes qui constituent la clientèle ordinaire d'un Mc Donald. D'autant plus touchant qu'elle portait l'uniforme dérisoire des employés de Mc Donald, avec sa casquette à visière à l'américaine, avec un peu de cette componction qu'on voit dans les pays de l'ex-URSS à beaucoup de personnes qui occupent une fonction officielle et portent à ce titre un uniforme, quand bien même il s'agirait de celui de contrôleur de train ou de gardien de musée.
Dimanche dernier, c'est un homme, d'un certain âge lui aussi, qui a attiré mon attention. Il portait une sorte de costume bouffant et bigarré, complété par un ridicule bonnet à franges multicolores, dont je ne sais quelle société affuble ici les personnes chargées de distribuer des tracts publicitaires dans la rue. Déjà le spectacle de certaines d'entre elles, transies de froid, distribuant à un coin de rue leurs tracts publicitaires à des passants indifférents, m'avait un peu peiné. Mais dans le cas de cet homme, il y avait vraiment quelque chose de poignant à le voir, son travail terminé, encore vêtu de son costume clownesque, attendre je ne sais qui ou je ne sais quoi, assis à côté de la caisse de la station de métro où je venais d'entrer, les traits tirés et les yeux perdus dans le vague.

Un après-midi au Musée Pouchkine


J'ai visité cet après-midi le Musée Pouchkine. C'est le grand musée des beaux-arts de Moscou en ce qui concerne l'art étranger, l'art russe ayant son propre grande musée qui est comme on le sait la Galerie Tretiakov (ou pour mieux dire les deux galeries Tretiakov: la Galerie Tretiakov proprement dite et la Nouvelle Galerie Tretiakov, consacrée à l'art du XXe siècle, que j'ai visitée dimanche dernier).
Les collections sont assez intéressantes, même si elles n'égalent pas ce que j'ai entendu dire de celles du Musée de l'Ermitage de Saint-Pétersbourg, que je devrais avoir l'occasion de voir en janvier.
Je me suis concentré sur les salles consacrées à l'art italien du XVe au XVIIe siècle et à l'art hollandais et flamand de la grande époque. J'ai vu de belles choses de Palma il Giovane, de Paris Bordone ; le portrait du Cardinal Pallavicini par le Titien ; deux beaux Rembrandt (un portrait de vieil homme et un portrait de vieille femme). Un tableau représentant Saturne rognant les ailes de Cupidon, qui se réfère à un épisode mythologique dont je ne connais pas les tenants et les aboutissants, mais qui suscite des fantasmes de castration assez douloureux. Passons.
Je découvre aussi ce que j'avais oublié, à savoir que le musée Pouchkine abrite aussi le fameux Trésor de Priam découvert par Schliemann lors des fouilles de Troie, anciennement conservé au Musée de Berlin, emporté par les Soviétiques lors de la prise de la ville, réapparu à Moscou il y a une dizaine d'années (Cela avait donné lieu à des polémiques entre Allemands, qui réclament le retour du trésor, et Russes, qui le considèrent comme réparation de guerre). Une salle lui y est consacré mais je ne parviens pas à comprendre si c'est la totalité du trésor qui y est exposé. Si c'est le cas, il n'est pas à la hauteur de sa réputation, au moins pour le profane que je suis. : une série de joyaux de dimensions modestes, à l'exception d'une ou deux parures ; des haches rituelles en je ne sais quelle pierre dépolie, et c'est tout. Rien d'une caverne d'Ali-Baba. Mais peut-être me suis-je un peu emmêlé les pinceaux dans les panneaux en cyrillique, et ce qui est exposé n'est-il qu'un échantillon.
Quand je sors à 4 h 15, il fait déjà presque nuit et la neige tombe à gros flocons alors que, pour rejoindre le café où j'ai rendez-vous, je me fraie un passage dans la foule pressée qui entre et sort de la station de métro Kropoktinskaïa. De l'autre côté de la rue, l'église du Christ-Sauveur dresse sa masse imposante, et ses bulbes dorés reflètent les mille lumières de la ville. Moscou est magnifique par ce temps et à cette heure, et je regarde de tous mes yeux. "Regarde de tous tes yeux, regarde...". Cette citation de Jules Vernes que Georges Pérec a mis en épigraphe de La Vie, mode l'emploi, ne provient-elle pas après tout d'un roman russe à sa façon, Michel Strogoff?

Erratum corrige


J'avais consacré un billet il y a deux semaines de cela aux contrôles d'identité dans le métro. J'avais cru constater qu'ils visaient principalement des personnes de type caucasien ou asiatique, et je me demandais quelles en étaient les raisons: conflit en Géorgie, en Tchétchénie, immigration illégale etc.
En fait, renseignements pris, le but principal de ces contrôles est de s'assurer que les personnes contrôlées ont bien le droit de résider à Moscou, car la capitale exerce bien évidemment une attraction toute particulière, raison pour laquelle les autorités, et c'était d'ailleurs déjà le cas à l'époque soviétique, soumettent la résidence à des conditions plus strictes que dans le reste du territoire. Ces contrôles ne visent donc aucun type ethnique particulier, et j'ai d'ailleurs vu entre-temps des personnes de type tout ce qu'il y a de plus russien se faire contrôler.
Le week-end, ce sont par contre des patrouilles non pas de miliciens mais de policiers militaires que l'on peut voir dans le métro. Il s'agit dans ce cas-là de rechercher les jeunes militaires ayant quitté leur caserne pour le week-end sans y être autorisés. Il semble en effet que le phénomène des "permissionnaires" sans permission soit très répandu, ce que l'on peut comprendre quand on sait les conditions du service militaire en Russie. (Les suicides d'appelés se comptent par dizaines chaque année, en bonne partie à cause des brimades et des pratiques de bizutage extrêmes des anciens sur les bleus, liées au phénomène dit de la dedovchina, équivalent de notre caporalisme ou du nonnismo italien, avec lequel il partage d'ailleurs une même étymologie, l'ancien étant appelé "grand-père"). Mais heureusement, cela devrait cesser bientôt, puisqu'on parle sérieusement dans la presse de projets de professionnalisation de l'armée prévoyant entre autres choses l'abolition de la conscription.

lundi 24 novembre 2008

Rupture et continuité en histoire

Les ruptures et les continuités en histoire ne sont pas toujours là où elles sembleraient devoir se trouver à première vue.
Une volonté affichée de changement peut parfois cacher une tendance effective, consciente ou inconsciente, à la conservation. C'est ce qu'exprime très bien la fameuse phrase que, dans le Guépard, Tommaso di Lampedusa fait prononcer au vieux prince de Salina, conscient que la noblesse ne pourra conserver une partie de ses anciens privilèges qu'en s'alliant avec la bourgeoisie : "Se vogliamo che tutto rimanga come è, bisogna che tutto cambi." ("Si nous voulons que tout demeure en l'état, il faut que tout change".).
Inversement, certaines sociétés aiment à se penser sous le signe de la continuité et de la tradition, et même les changements s'y présentent sous la forme discrète d'une continuation du passé. C'est le cas, par exemple, de l'Europe médiévale. Dans l'Europe du Moyen Age, dont la culture était fortement empreinte de l'idée de tradition, l'idée dominante étant que la Vérité avait été dite une fois pour toutes et qu'il s'agissait simplement de la transmettre et de la commenter, toutes les nouveautés philosophiques, même les plus radicales, se présentaient toujours sous la forme d'une simple glose de cette Vérité éternelle.
Dans un autre ordre d'idée, les partis antirévolutionnaires de la première moitié du XIXe siècle consommaient malgré eux l'avènement de la société démocratique qu'ils combattaient en apparence puisqu'ils en appelaient, pour promouvoir leur système, au choix de l'individu, principe démocratique par excellence, ayant pour effet de mettre sur un plan d'égalité les différentes options, et non plus à l'obéissance inconditionnelle du sujet que requérait la monarchie traditionnelle.
Bref, si l'histoire est indéniablement faite de ruptures et de continuités, les ruptures et les continuités effectives ne sont pas superposables avec celles que les acteurs de l'histoire pensent mettre en oeuvre.


dimanche 23 novembre 2008

L'herbe du voisin

J'ai trouvé cet après-midi à la "Dom inostrannoi knigi", autrement dit la Maison du livre étranger, librairie de la rue Kousnetskii Most spécialisée dans les livres en langues étrangères (ce qui, comme partout ailleurs maintenant, veut dire un rayon anglais en général assez consistant, les autres langues se réduisant à quelques dizaines de volumes dans un coin - on appréciera au passage comment nos gouvernants, toutes tendances politiques confondues, aiment disserter sur la scène internationale au sujet de l'exception française etc., et ne sont pas fichus ensuite de financer une réelle présence de l'édition francophone dans le monde, ce qui coûterait à mon avis une infime partie des sommes que l'on consacre à mille choses inutiles. Passons...) , j'ai trouvé , disais-je, un autre livre de Joseph Brodsky, que je recherchais tout particulièrement parce qu'il est cité dans quelques textes que j'ai lus au cours de l'année écoulée. Il s'agit de On Grief and Reason, recueil d'articles rédigés en anglais pour le compte de diverses publications, paru posthume. J'ai eu le temps d'en lire une partie dans un café pendant que Nastia partait faire du shopping (la plupart des commerces sont ouverts à Moscou le dimanche).
Je me bornerai aujourd'hui à citer un passage du premier texte, "Spoils of War", une méditation sur son enfance et sa jeunesse soviétiques. Evoquant la façon dont lui et ses amis fantasmaient le monde occidental à travers les quelques produits qu'ils en connaissaient, il dit ceci, au sujet du gin Beefeater, qui figurait dans leur liste de produits favoris: "As for Beefeater gin bottles, a friend of mine observed upon receiving one from a visiting foreigner that perhaps in the same way we get kicks from their elaborate labels, they get kicks from the total vacancy on ours." (En ce qui concerne les bouteilles de gin Beefeater, l'un de mes amis, qui en avait reçu une d'un visiteur étranger, fit remarquer que peut-être, de la même façon que nous raffolons de leurs étiquettes élaborées, ils raffolent de l'absence totale d'étiquette sur les nôtres." ) Peut-être tout est dit dans cette simple phrase sur la fascination que j'éprouve moi-même pour tant de vestiges du passé soviétique ici. Tout cela se ramène peut-être tout bêtement à l'attrait pour ce qui est complètement autre, sans qu'on doive surcharger cela de significations politiques. Et peut-être la fascination pour l'ouest de tant d'habitants des pays socialistes s'expliquait-elle en partie par ce même désir qu'on éprouve pour l'ailleurs en tant que tel, surtout évidemment quand il nous est interdit.

Ame russe

C'est difficile à exprimer sans verser dans des banalités, mais aucun peuple ne donne autant que le peuple russe le sentiment d'avoir une âme en tant que peuple. On a l'impression que toutes les théories de Herder etc. ont été taillées sur mesure pour décrire le peuple russe.
Je pense aussi, dans un tout autre ordre d'idée, à la description bienveillante que Primo Levi donne de ses libérateurs dans La Tregua, en quels termes doucement ironiques il évoque cette espèce de caravane biblique que formaient les troupes soviétiques de retour du front allemand. Il y a ce mélange d'une certaine brutalité, ou du moins d'un certain manque d'égard, avec des manières au fond très débonnaires. Il y a cette infinie capacité de résistance et d'endurance qu'on devine à mille petits détails, et qui a été mise à rude épreuve, mais sans jamais céder, par les gouvernants russes eux-mêmes et par les envahisseurs au fil des siècles. Tout cela est difficile à décrire, mais très sensible. On comprend en tout cas pourquoi tant de penseurs russes très différents ont pu fonder leur vision de la société et de l'histoire sur l'idée d'une éternité de l'âme russe.

Une affiche de la Swedbank

Alors que je sors de la nouvelle galerie Tretiakov, où je viens de voir un certain nombre d'oeuvres du réalisme socialiste, et que nous parcourons le boulevard qui mène au métro, mon regard est arrêté par une affiche publicitaire pour la Swedbank, destinée à promouvoir je ne sais plus quelle formule de crédit à la consommation. On y voit une femme regardant vers le ciel de façon presque extatique, se détachant ur un arrière-fond où dominent les chaudes teintes orangées d'un soleil couchant. Et je pense qu'on a tant dénoncé, à juste titre dans bien des cas, le caractère à la fois didactique, édifiant et emphatique du réalisme socialisme, mais que la publicité contemporaine n'a rien à lui envier sur ce chapitre. Car ce n'est à rien moins qu'à la tradition figurative religieuse que cette publicité emprunte pour vanter ses produits. Or, s'il y a évidemment un hiatus entre la forme et le fond dans le réalisme socialiste, qui fait d'un kolkhozien une sorte de titan, que dire d'une réclame qui postule une équivalence entre l'expérience mystique et un crédit automobile ou autre?

Réalisme socialiste


J'ai visité ce matin la nouvelle galerie Tretiakov, qui abrite les oeuvres des peintres russes du XXe siècle.
La galerie a son siège dans un imposant bâtiment de l'époque soviétique tout en lignes géométriques, qui remplissait autrefois la double fonction de lieu d'exposition et de palais des congrès.
Après avoir regardé avec attention les néo-primitivistes, nous parcourons les autres salles au pas de gymnastique jusqu'aux années 20 car c'est pour voir l'art de l'époque soviétique que je suis venu.
Premier constat: cet art, même pendant la période réaliste-socialiste au sens strict, n'a pas l'homogénéité qu'on lui a souvent prêtée.
Dans les années 20, on assiste certes à un retour du figuratif et à l'apparition d'une peinture disons politique, mais ce n'est pas seulement parce que les artistes se conforment à des injonctions venues d'en haut. On sent bien qu'un certain nombre de peintres partagent authentiquement les espoirs de renouveau que la Révolution a suscités. Et l'on constate par ailleurs que, même figurative, leur peinture ne renonce pas pour autant à des recherches formelles, qui peuvent prendre des directions très différentes chez les uns et les autres.
On a donc des tableaux exaltant l'industrialisation etc., mais ils n'ont pas tous, loin de là, l'emphase creuse d'un article de la Pravda. Au-delà de l'industrialisation et de la construction du socialisme, c'est d'ailleurs à une célébration de la modernité, d'un certain idéal de la modernité qu'on a affaire: célébration de la machine, de la vitesse (certains tableaux évoquent les recherches de certains futuristes italiens ayant pour thème l'automobile, le train etc.), du corps sain, du sport (une magnifique sculpture représente deux footballeurs saisis en une sorte de tackle tourbillonnant avec une vigueur assez impressionnante).
Certes, on sent bien que l'imposition du canon réaliste socialiste au milieu des années de 30 va brider cette créativité, mais sans parvenir à l'annihiler entièrement. Heureusement, même sous le pire des régimes, chacun dans son domaine réussit à négocier des compromis, à trouver des échappatoires etc. Si l'on excepte les croûtes représentant Staline dans un style tellement pompier qu'il en frise la caricature, bien des tableaux du réalisme socialisme gardent une touche personnelle par quoi ils appartiennent de plein droit à l'histoire de la peinture. (Il serait intéressant de voir s'il en est de même en littérature, j'avoue ne pas connaître la littérature réaliste-socialiste, sinon par ses caricatures).

Illustration ci-dessus: Laktionov, Une lettre du front, 1947.

Causes internationales

Un peu d'histoire et de sociologie à l'emporte-pièce pour commencer cette étrange journée: je suis allé me coucher en pleine tempête de neige, et quand je me lève ce matin toute trace de neige a disparu, un vent violet continue de souffler mais le thermomètre marque 11° C.
Un peu d'histoire et de sociologie à l'emporte-pièce donc.
Je pensais ce matin à la logique qui préside à la naissance de ce que l'on appelle les causes internationales, ces mobilisations d'une partie de l'opinion mondiale, mais en fait le plus souvent occidentale, en faveur de la lutte de tel ou tel peuple pour son indépendance, ou de telle ou telle personne supposée victime d'une injustice dans son pays. En vrac: Sacco et Vanzetti, les Rosenberg, Angela Davis, Nelson Mandela, le peuple vietnamien, le peuple palestinien, les populations du Darfour, le peuple tibétain récemment. Toutes ces causes ne mobilisent pas les même catégories de personnes car elles ne correspondent pas toutes aux mêmes options politiques, mais elles ont je crois une forme commune, et leur apparition obéit à une certaine logique qu'il s'agirait de décrire. Je crois en attendant qu'on peut dater de la Guerre d'indépendance grecque au début du XIX siècle la naissance de ce que nous appelons l'opinion publique internationale, et dont la principale manifestation consiste précisément à prendre parti (ou à être invoquée) dans les grandes causes internationales dont je parle. On a même, avec Byron, le prototype de l'intellectuel payant de sa personne pour la cause etc.
C'est peut-être dans un livre paru sous la direction de Luc Boltanski sur les "affaires" que l'on pourrait trouver des outils pour penser ce phénomène des causes internationales.

samedi 22 novembre 2008

Bourdieu et Vauvenargues

Il me semble que l'oeuvre tout entière de Bourdieu pourrait être lue comme une sorte de long commentaire d'un aphorisme de Vauvenargues, lequel dit à peu près (je ne l'ai malheureusement pas sous la main): vous qui, du fait de votre naissance, occupez une place élevée dans la société, jouissez donc de tous les avantages qui y sont attachés, mais n'allez pas dire à ceux qui n'ont pas eu cette chance que c'est pas vos mérites que vous êtes là où vous êtes, et eux par leur démérite qu'ils n'y sont pas. Il faudra que je retrouve cet aphorisme, car c'est vraiment l'essence de la pensée de Bourdieu qui s'y trouve résumée, à savoir que toute société inégalitaire sécrète aussi une idéologie tendant à faire accroire que les inégalités existantes sont fondées en nature, ce qui a pour effet de redoubler l'inégalité, en ajoutant une inégalité symbolique à l'inégalité réelle. "Oltre al danno la beffa", comme on dit en italien. Ou bien "to add insult to injury", comme pour le dire en anglais.
C'est une pensée certes un peu austère mais à laquelle on risquerait de ne pas rendre justice si on la réduisait à la doxa qui a cours chez ses épigones (qui sont dominantes dans la sociologie universitaire française). Il me semble que Bouveresse a bien servi son ami disparu dans le livre qu'il lui a consacré, dans lequel il s'est attaché à montrer que sa pensée était bien plus complexe et nuancée qu'on le croit souvent.

Du look


Ce qui est reposant pour les yeux et pour l'esprit ici, c'est qu'il y a encore une foule de gens qui n'ont pas le souci de leur "look". Beaucoup de gens peuvent être soit débraillés, soit endimanchés ; ils ne sont pas lookés.
La souci du look, c'est autre chose que la recherche de l'élégance. La fonction de parure du vêtement est universelle, il n'est que de voir la place qu'elle occupe en ethnologie. Mais le look n'est pas la parure. C'est quelque chose d'autre, de plus complexe, qui a partie liée avec l'individualisme moderne. Pour faire très vite, c'est quelque chose de paradoxal, comme une affirmation grégaire d'identité. C'est surtout quelque chose de bavard. De bavard et de muet à la fois. D'un mutisme bavard, ou le contraire. On peut dater le début de l'ère du look de l'apparition des cheveux longs chez les jeunes protestataires des années 60. Pasolini leur a consacré des articles féroces, où il exprimait toute sa détestation, presque physique, même pas presque: proprement physique, de ce que ce la mode des cheveux longs représentait.
J'ai eu quelques années les cheveux longs à la fin des années 70, par mimétisme générationnel, mais j'ai eu tôt fait de m'apercevoir de tout ce que la notion de look elle-même avait de profondément idiot. Je me souviens de camarades de classe autour de moi, cherchant pathétiquement leur identité entre punk, Rock-A-Billy et mod. Encore la notion de look était-elle liée à l'époque aux contre-cultures. Bientôt, au cours des années 80, elle a fusionné avec l'industrie de la mode (confluence qu'on retrouve dans d'autres domaines: c'est la rencontre, en fait pas très étonnante, on pourrait dire les retrouvailles, de deux avatars individualistes, l'avatar libertaire et l'avatar consumériste). Maintenant, la culture du look est omniprésente, avec sa décontraction apprêtée, cette cool-attitude qui dissimule le profond conformisme et la rigidité mentale qui sont la vérité de tous ces individus sans âme.
Je pense qu'il faut offrir le moins de surface possible à cette foire des vanités. Il faut cultiver une sorte de neutralité invisible en matière d'habillement, ne surtout rien vouloir dire par la façon dont on s'habille. Dans un tout autre contexte culturel, Brodsky raconte qu'il y avait chez lui et ses amis, dans la Russie des années 60, ce même parti-pris de neutralité vestimentaire, cette même façon délibérée de se fondre dans la masse, de ne pas faire de la façon dont on s'habille une déclaration.

vendredi 21 novembre 2008

Homo legens


A l'occasion du 50e anniversaire de la librairie Moskva dont je parlais il y a quelques jours, une belle exposition rassemble dans une annexe de la galerie Tretiakov, sous le titre "Homo legens" des tableaux du XIX et du XXe siècle russes ayant pour thème la lecture.
Il s'agit pour la plupart d'oeuvres de peintres mineurs et qui, dans l'absolu, ne sont pas le sommet de leur art, mais cela importe peu. Ce qui importe, c'est qu'elles rendent sensible le fait que la lecture n'est pas seulement une activité intellectuelle, mais, pour le dire de façon très prétentieuse, faute de mieux dans l'immédiat, qu'il existe une plastique du corps lisant. Il y a différentes postures du corps propres à la lecture, et c'est une sorte d'inventaire de ces postures que cette exposition nous donne à voir: corps de l'enfant studieux penché sur un livre bien à plat sur un pupitre d'écolier, corps plus alangui de la lectrice bourgeoise du XIXe siècle confortablement assise dans un fauteuil, tenant son livre entre les mains etc.
Ce qui fait le charme de cette exposition, ce sont aussi ces visages absorbés dans la lecture, dans la solitude d'une chambre ou d'un cabinet de travail, dans une salle de classe etc. C'est à mes yeux l'un des plus beaux spectacles qui soit, c'est une dimension de la vie que l'humanité a créée de toutes pièces, qui ne prolonge aucune activité animale.
C'est en cela que le titre d'homo legens me paraît particulièrement bien choisi.
L'homme qui lit appartient à une autre espèce d'homme, il sait se mouvoir dans une dimension complètement différente, cette dimension où des signes conventionnels dont l'aspect évoque de loin de petits insectes insignifiants sont capables de susciter des présences plus que réelles, des mondes. Comme le disait Jean Paulhan, les hommes voient des mystères là où il n'y en a pas, et en même temps ils ne sont pas capables de s'étonner sur ce fait incroyable que la Chartreuse de Parme ce soit à la fois une suite de caractères typographiques et les aventures palpitantes de vie de Fabrice Del Dongo etc. Combien toutes les réalités virtuelles qui saturent l'esprit sont pauvres par rapport à cette invention de l'écriture.
Par association d'idées, cela me fait penser à cette rencontre, ce devait être pendant l'hiver 1985 ou dans ces eaux-là, au parc des Buttes-Chaumont, avec Monsieur Lévy, mon ancien professeur de français de troisième que je n'avais pas revu depuis des années. Nous avions parlé à bâtons rompus et je lui avais dit ma tendance à toujours passer toutes mes expériences au filtre des livres que j'avais lus, et à vivre ma vie comme si j'étais en train de l'écrire à la troisième personne. Il m'avait alors parlé de ce que Bachelard appelle le "psychisme de la lecture" (je n'ai jamais identifié l'ouvrage où il en parle). C'est cette forma mentis propre à ceux dont la vie intérieure est comme structurée par les livres. Mais je m'éloigne du sujet, car il s'agit là non pas d'homo legens, mais d'homo legens legens (comme il existe un homo sapiens sapiens, notre espèce en l'occurrence).
Belle exposition de toute façon, et il vaudrait la peine, si cela n'a pas encore été fait, de rassembler les plus beaux tableaux de la peinture universelle sur le thème de la lecture.
J'oubliais: dans certains tableaux, la personne portraiturée ne lit pas, mais il y a simplement un livre bien en vue dans le tableau: sur une table à proximité etc. Mais il ne s'en instaure pas moins une sorte de dialectique entre la présence du livre et le visage de la personne, qui semble acquérir un surplus de signification du fait de cette présence.
J'oubliais encore: l'un des tableaux les plus émouvants, daté des années 50 me semble-t-il, représente l'intérieur d'une bibliothèque de village de la Russie profonde: des rayonnages de livres, deux enfants au comptoir dans l'attente des livres qu'ils ont demandés ; une fillette nonchalemment adossée au mur et absorbée dans la lecture d'un album ; au dehors, visible par la fenêtre, un paysage enneigé.

Photo: Gaston Bachelard.

A l'ancien Musée de la Révolution


J'ai visité cet après-midi l'ancien Musée de la Révolution, qui porte maintenant le nom de Musée de l'histoire contemporaine de la Russie. Pour autant que je puisse en juger, ce sont les mêmes collections dont la présentation a simplement été réorganisée selon des principes moins hagiographiques qu'à l'époque soviétique. Le musée occupe une belle demeure patricienne de l'avenue Tverskaia, qui fut le siège pendant toute la seconde moitié du XIXe siècle et jusqu'en 1917 du Club anglais de Moscou.
Il expose toutes sortes de documents et d'objets couvrant la période allant de 1850 à nos jours. J'y ai donc vu, en vrac: la tunique de bure d'un moujik d'avant la révolution ; des tableaux et gravures représentant le Tsar et sa famille ; la reconstitution d'un intérieur bourgeois de la Russie du XIXe siècle ; des photographies de scènes révolutionnaires de 1905 et de 1917 ; un buste de Lénine daté de 1921 le représentant la bouche bizarrement tordue par ce qui semblait être un sourire dans l'intention du sculpteur ; les épaulettes d'un uniforme de Staline des années 30 ; la reconstitution du bureau qu'occupait son ministre de la Métallurgie dont le nom m'échappe présentement ; l'imperméable de Khrouchtchev ; le bracelet-montre de Khrouchtchev ; l'appareil photo de la marque "Kiev" (je ne connaissais pas) de Khrouchtchev ; la poêle à frire de la datcha de Khrouchtchev, toutes sortes d'objet frappés de la faucille et du marteau, une maquette à l'échelle 1/3 du premier spoutnik ; la véritable petite chienne Kozavka empaillée et revêtue du scaphandre dans lequel elle effectua le premier voyage dans l'espace.
Je me contente de cet inventaire un peu hétéroclite parce que l'agencement muséographique est pratiquement inexistant. La succession des salles reflète certes la séquence des périodes historiques, mais chaque salle consiste ni plus ni moins que dans une accumulation d'objets accompagnés d'explications rares et sommaires.
Une fois de plus, ce qui est frappant, c'est la façon dont lURSS avait constitué son propre style décoratif, autour d'un certain nombre de motifs et de symboles.
Ainsi le symbole de la faucille et du marteau, qui dans sa forme élaborée consistait en une faucille et un marteau posés sur un planisphère et flanqués de deux épis de blé en demi-cercle, se déclinait-il en mille variantes, utilisant les techniques les plus diverses: faïence, peinture sur émail, broderie, tapisserie etc. Et la rencontre de ces symboles révolutionnaires, d'un régime qui exaltait l'industrialisation etc., avec des techniques artisanales traditionnelles forme déjà en elle-même un contraste intéressant.
J'oubliais le clou du musée: un jeu d'échecs réalisé en 1922 ou 1923 dont les noirs et les blancs sont remplacés par les bourgeois et les révolutionnaires. Le roi et la reine des révolutionnaires y sont respectivement un ouvrier musculeux et une kolkhozienne.
Le hall d'entrée est peint dans ce vert aqueux si fréquent dans les bâtiments publics ici.
Le milicien de garde assis à une petite table à l'entrée, juste après un portail détecteur de métaux, pianote sur téléphone portable. L'employé du vestiaire est une sorte de grand-père bonhomme. Les gardiennes de salles, assises sur des chaises dans un coin, papotent bruyamment entre elles pendant la visite. (A Lvov au printemps dernier, au Musée d'histoire désert dont j'étais le seul visiteur, elles s'étaient toutes rassemblées à l'étage intermédiaire pour boire une tasse de thé, et ont regagné chacune leur étage à mon arrivée).

Après la visite du musée nous sommes allés Nastia et moi boire un thé et nous empiffrer de pâtisseries dans le salon de thé qui jouxte l'épicerie Eleseevskiy.

Le droit à la bêtise

J'ai déjà eu l'occasion d'en parler dans un billet précédent: je trouve affligeant le niveau de la plupart des commentaires de lecteurs qu'on trouve sur le site de journaux tels que Le Monde et Libération.
Dans le cas du Monde, c'est particulièrement surprenant car pour pouvoir publier un commentaire, il faut être un abonné du journal. Je savais certes que sous la direction de Colombani Le Monde avait perdu beaucoup de son lustre et de son autorité, mais je pensais que ses abonnés satisfaisaient un minimum de conditions en termes de culture. Il n'en est apparemment rien.
On retire de la lecture de ces commentaires la sensation désagréable qu'une vague d'idiotie est en train de submerger nos sociétés. En fait je crois qu'il n'en est rien. Il n'y a ni plus ni moins d'idiots qu'autrefois. Ce qui a changé, c'est qu'auparavant la bêtise de beaucoup se manifestait uniquement en privé. La parole publique, et donc l'expression publique de la bêtise était réservée aux élites, qui ne se privaient d'ailleurs pas de faire usage de ce privilège, comme l'Histoire nous l'enseigne. Mais depuis une vingtaine d'années, il s'est produit un changement d'importance. La télévision a commencé à donner la parole à n'importe qui, précisément en tant que n'importe qui. Et maintenant n'importe qui pense avoir un droit illimité d'expression publique, précisément, je le répète, en tant que n'importe qui. (Un charcutier qui parle en tant que charcutier est intéressant tout autant qu'un prix Nobel qui parle en tant que tel; l'un et l'autre parlant en tant que n'importe qui sont bêtes). Et Internet, par un certain nombre de ses formes dites d'interactivité, a accentué encore ce phénomène. Chacun se croit autorisé à donner une opinion inarticulée sur tout et n'importe quoi. Il y a des remarques anticipatrices très intéressantes sur ce sujet chez Ortega y Gasset, il faudrait le relire.

jeudi 20 novembre 2008

Première neige


Il a neigé pour la première fois depuis mon arrivée aujourd'hui (si l'on excepte deux ou trois flocons qui avaient brièvement virevolté dans l'air il y a une dizaine de jours).
Ce sont en fait les premières neiges de cet hiver.
Voici donc enfin Moscou en hiver tel qu'on se l'imagine, même si je n'ai vu pour l'instant que mon quartier sous la neige car j'ai travaillé toute la journée. Les jardins sur lesquels donnent mes fenêtres ont pris des faux airs de tableau de Breughel l'Ancien. Il y a dans la rue cette atmosphère feutrée et comme intime que la neige a le pouvoir de créer.
Voici donc venu le temps de chausser mes croquenots pour aller chercher mon fils à la crèche, et de faire un bonhomme de neige sur le chemin du retour pour me reposer des travaux de la journée

Service des urgences à Londres



La description que j'ai donnée dans le billet précédent de l'organisation des secours à Moscou contraste avec la description du service des urgences en Angleterre que me faisait à Londres récemment la réceptionniste hongroise de l'hôtel où j'étais descendu, une femme d'une quarantaine d'années (très jolie, très beaux yeux soit dit en passant), avec qui j'ai eu une longue conversation un soir de retour du restaurant. Elle me décrivait avec un sentiment d'horreur encore palpable comment, sa room-mate (qui avait été déjà opérée précédemment des ovaires) se plaignant d'atroces douleurs abdominales, elles avaient attendu deux heures durant qu'on leur envoie une ambulance, qui n'était jamais disponible, jusqu'au moment où, en désespoir de cause, elles s'étaient rendues en taxi à l'hôpital. Là, au service des urgences, ce n'est pas un médecin ni même une infirmière à qui elles avaient eu affaire mais une simple aide-soignante, qui avait conseillé des analgésiques. Cette fille avait été visiblement secouée par cet incident. Elle m'a dit qu'elle entendait rester en Angleterre le temps de se constituer un petit pécule puis qu'elle rentrerait dans son pays. Je ne veux pas mourir ici dans des circonstances de genre, m'a-t-elle dit. Cela n'arriverait jamais chez nous, en Hongrie. Le socialisme avait beau avoir des défauts, on n'aurait jamais imaginé de traiter les gens comme ça a-t-elle ajouté. Cette conversation est venue s'ajouter à tous les témoignages récents qui m'avaient amené à nuancer ma vision des pays socialistes. Et elle m'a permis aussi de toucher du doigt ce que la Grande-Bretagne était devenue après 30 ans de thatchérisme.

Service des urgences à Moscou


Reporter intrépide, sorte de Tintin aux pays des soviets du XXIe siècle (l'anticommunisme viscéral en moins, quand même), j'ai poussé le scrupule journalistique hier soir au point d'appeler les urgences pour une crise de tachycardie un peu embêtante, ce qui me permet aujourd'hui de vous fournir en témoin direct une description de première main du fonctionnement de ce service à Moscou.
Et bien, je n'ai que du bien à en dire. Les secours sont arrivés en un quart d'heure montre en main. Je suis allongé sur le lit, la crise en fait a déjà passé. Le médecin entre, accompagnée d'une infirmière. Cette dernière, une jolie blonde sanglée dans une tenue bleu nuit, s'assied sagement sur une chaise, en retrait. Le médecin, dont j'apprendrai tout à l'heure qu'il a exactement mon âge, avec une délicatesse qui l'honore, ôte ses chaussures pour ne pas salir le tapis beige qu'il lui faut traverser pour venir à mon chevet. Il doit être en fin de service, car une odeur puissante de pieds évoquant des souvenirs de chambrée militaire envahit la chambre. Je me dis que, mourir pour mourir, autant vaudrait le faire dans ces circonstances-là, en famille et dans cette atmosphère débonnaire à la russe. Mourir à la bonne franquette en quelque sorte.
Il prend ma tension, m'ausculte le coeur au stéthoscope. Tout va bien dit-il. Il attribue ça au stress: j'ai travaillé ces jours-ci plus de dix heures par jour et dans le stress. Pour me rassurer davantage encore, il décide de me faire un électrocardiogramme. L'infirmière s'affaire avec l'appareil portatif qu'elle a apporté dans une mallette, demande du shampooing qu'elle m'étale sur la poitrine avant d'y placer les électrodes. Le médecin m'explique que le shampooing a les mêmes vertus diélectriques sans être aussi toxique que les produits spéciaux habituellement utilisés. On en apprend décidément tous les jours. L'électrocardiogramme est lui aussi "haracho": bon. Je me vois prescrire simplement une sorte de mixture à base de valériane à prendre le soir.
On demande comment les choses se passent en ce qui concerne l'assurance, puisque je suis étranger, le médecin nous répond que tout est gratuit.
Rien à redire vraiment: rapidité, efficacité, gentillesse - et gratuité.


Un couteau sans la lame auquel il manque le manche


Sur France-Inter ce matin, dans le cadre d'un reportage consacré à Jacques Rozier, j'entends un extrait d'une vieille interview de François Truffaut. Il y rappelait comment l'essence du cinéma, c'est, par une sorte de processus de condensation, de rendre la vie plus intéressante qu'elle ne l'est en vrai, autrement dit, comme le disait Hitchcock, de représenter la vie les taches d'ennui en moins.
La littérature elle aussi, comme peut-être tous les arts, consiste à conférer à la vie cette densité qu'elle n'a pas dans la réalité, mais par d'autres voies. En littérature, je crois que les moyens de cette condensation sont liés à la nature même du langage, et plus précisément à ce qu'Aristote appelait l'apophansis. L'apophansis, si je me souviens bien, désigne cette caractéristique du langage en vertu de laquelle toute affirmation, toute prédication, fût-elle négative, pose de l'être. Car même dans le jugement: l'hippogriffe n'existe pas, je commence par poser l'hippogriffe avant de le nier par la prédication. On a donc ici une sorte de jaillissement ontologique spontané lié à la nature même du langage, et qui est au coeur de l'expérience littéraire. C'est en vertu de ce phénomène que le fameux "couteau sans la lame auquel il manque le manche" dont parle Lichtenberg dans l'un de ses aphorismes n'est pas rien. C'est pour cette raison aussi que, comme le disait Ferdinand Alquié, lorsque je lis les vers d'Apollinaire:

Mais en vérité je l'attends
Avec mon coeur avec mon âme
Et sur le pont des Reviens-t'en
Si jamais reviens cette femme
Je lui dirai Je suis content

j'adhère sans réticence à la parole du poète, et le "pont des Reviens-t'en" existe avec la même sorte d'évidence que n'importe quel objet du quotidien, même si c'est dans une autre région de l'être.

mercredi 19 novembre 2008

Révolution et après-shampooing


Je commence à y voir plus clair dans mes sentiments ambivalents envers l'URSS post-stalinienne.
D'un côté, ce régime conservait, comme j'ai eu l'occasion de le dire, un caractère illibéral qui me le rend évidemment antipathique. Notons toutefois que je dis bien illibéral, et non pas totalitaire: l'URSS brejnévienne n'était pas du tout l'URSS de Staline, et il faut beaucoup d'imagination pour qualifier de totalitaire l'Union soviétique des années 70.
D'un autre côté, je ne peux m'empêcher d'éprouver un certaine sympathie pour l'URSS brejnévienne, une sympathie qui paradoxalement porte sur les aspects mêmes du régime qui lui ont valu la désaffection croissante de ses citoyens et qui ont fini par le mener à sa perte. Je veux parler de ce que l'on a appelé la stagnation brejnévienne. En quoi consistait-elle sinon dans le fait qu'après avoir grosso modo rattrapé son retard vis-à-vis de l'occident capitaliste dans le secteur de l'industrie lourde, l'URSS des années 60 n'a pas été capable de s'engager sur la voie de la production de masse de produits de consommation? Et bien, c'est précisément cela qui fait l'attrait de cette période à mes yeux, le fait que, par son retard supposé, l'URSS soit restée indemne au cours de ces décennies du consumérisme qui bouleversait de fond en comble nos propres sociétés. L'ironie de l'histoire a voulu que, à son corps défendant, le régime communiste devienne quelques décennies durant une sorte de conservatoire de valeurs, de représentations, de pratiques, de formes de sociabilité propres au monde d'avant la consommation de masse. Bref, le paradoxe est qu'un régime communiste, d'essence révolutionnaire, ait fini par exercer une fonction conservatrice, dans tous les sens du terme, face à un capitalisme occupé à dissoudre toutes les formes traditionnelles d'existence individuelle et collective. Je ne perds pas de vue évidemment qu'une grande partie de la population soviétique ne s'accommodait pas de cette situation et aspirait à pouvoir se plonger enfin à son tour dans les délices du consumérisme. Je ne perds pas de vue en particulier que pour beaucoup de femmes, le fait de pouvoir choisir entre vingt-cinq marques d'après-shampooing est le critère suprême du meilleur régime. On ne soulignera jamais assez le rôle de l'après-shampooing dans l'Histoire.

Collège de France


Je ne sais pas si j'en ai déjà parlé ici, mais le Collège de France met à la disposition du public sur Internet sous forme de podscasts un certain nombre des cours qu'y tiennent d'éminents spécialistes des disciplines les plus diverses. J'ai pris l'habitude d'écouter tel ou tel de ces cours en travaillant. J'en écoute un en ce moment qui est extrêmement intéressant. Il s'agit d'un cours de Gilles Veinstein, titulaire de la chaire d'histoire turque et ottomane, sur le thème "Istanbul ottomane, carrefour diplomatique (XVe - XVIIIe siècle)". Ces leçons sont véritablement passionnantes, et le style oratoire de Gilles Veinstein est à la fois précis et chaleureux. Son cours part du constat que les relations diplomatiques entre la Turquie ottomane et les pays de chrétienté nous fournissent un exemple historique de relations internationales entre pays musulmans et pays chrétiens qui peut être utile pour penser notre monde actuel. Il s'attache à montrer comment les rapports entre l'Europe chrétienne (l'adjectif s'impose car la Turquie était aussi européenne, puisqu'elle couvrait entre un quart et un tiers du territoire européen) et la Sublime Porte n'ont pas été faits uniquement de conflits et de violence mais aussi de rapports intenses, qu'il se propose justement de décrire. Je n'ai écouté jusqu'à présent que la première leçon mais, je le répète, c'est véritablement passionnant. Tout autant que bien d'autres cours disponibles sur ce site, que je vous conseille vivement de visiter. Réjouissons-nous de la pérennité et de la vitalité de cette institution quatre fois séculaires qu'est le Collège de France. Il y a quand même de bonnes choses dans ce pays.

http://www.college-de-france.fr/default/EN/all/pub_pod/index.htm

Queens


Un article paru dans l'édition d'hier de l'International Herald Tribune nous apprend qu'une récente interview de la reine d'Espagne, personnalité ordinairement très discrète, a suscité un tollé en Espagne. Elle y déclare que tout en respectant les différentes orientations sexuelles, elle ne voit pas de raison d'être particulièrement fier d'être homosexuel, et s'interroge donc sur l'utilité des différentes parades de la Gay pride qui sont devenues courantes dans tous les pays occidentaux. Elle ajoute: si nous autres qui ne sommes pas homosexuels devions aussi défiler dans les rues, cela causerait des problèmes de circulation. Je ne sais pas quelles étaient les intentions de la Reine Sofia en faisant de telles déclarations. J'imagine qu'elles sont dictées par ses convictions catholiques, mais cela ne change rien à l'affaire. Le fait est que je n'y vois rien de répréhensible, rien en tout cas de nature à justifier les cris d'orfraie dont la presse espagnole se fait l'écho . On peut se demander en effet quelles raisons il peut bien y avoir encore à notre époque pour les gays de défiler pour affirmer leur fierté. Il me semble qu'à priori, quelle que soit l'orientation sexuelle d'une personne, ce qu'elle a de mieux à faire est de la mettre en pratique et non pas d'en faire un enjeu politique. Malgré toutes les âneries qu'on entend à ce sujet, les homosexuels ne sont plus discriminés dans nos sociétés. C'est si vrai que l'affaire même qu'on a invoquée pour introduire il y a trois ans la loi réprimant plus durement les propos discriminatoires contre les homosexuels que les associations homosexuelles réclamaient à cors et à cris depuis des années, cette affaire était inventée de toutes pièces. (Je ne me rappelle pas les détails, mais la chose frisait le grotesque). Bref, on n'a même pas été fichu de trouver un cas avéré d'homophobie, pour employer ce terme qui ne veut rien dire, pour justifier une loi contre ce fléau inexistant. Mais il s'agit d'un phénomène auquel nous avons dû nous habituer ces dernières années, celui de ces associations qui sont à elles-mêmes leur propre fin et qui se trouvent dans l'obligation d'inventer constamment de nouvelles causes pour justifier leur existence. Et qui sont d'autant plus agressives que leurs combats sont sans objet. Cela vérifie le principe selon lequel il n'est pas rare que l'opprimé d'hier, fort de cette qualité, devienne un oppresseur à son tour. Mais il faut s'y faire: nous vivons l'époque de la tyrannie des minorités, qui n'a rien à envier à la tyrannie de la majorité dont parlaient les libéraux classiques. Et puis on se dit surtout que la vie de ces activistes ne doit pas être si gay que ça tout compte fait, pour qu'ils passent leurs journées à écrire de nouveaux articles pour le code pénal. Décidément, quitte à choisir une queen, je préfère de loin la Reine Sofia.

mardi 18 novembre 2008

La lecture en URSS


The Moscow Times nous apprend que la célèbre librairie Moskva de Moscou fête cette année son cinquantième anniversaire. C'est l'occasion pour l'auteur de l'article d'interviewer quelques personnes dont les témoignages en disent long sur la place que la lecture occupait dans la société soviétique. (On voudrait pouvoir en dire autant pour la France ou l'Italie de 1958).
C'est ainsi qu'on apprend qu'à l'époque de l'ouverture les livres étaient un article assez rare, à tel point que les achats étaient limités à un livre par client.
Telle était la soif de livres, raconte Marina Kamenev, directrice actuelle de la librairie, que lorsqu'on ouvrait les suscriptions pour les oeuvres complètes d'un auteur, les gens faisaient la queue toute la nuit, et il fallait recourir à la police montée pour assurer le maintien de l'ordre à l'entrée.
Chaque matin, à l'ouverture du magasin, les clients se précipitaient à l'intérieur, et les livres avaient tôt fait de disparaître.
Inutile de dire qu'avec la chute de l'URSS, les choses ont bien changé. Les gens n'avaient pas d'argent pour manger, et donc encore moins pour acheter des livres, rapporte la même Marina Kamenev. A tel point que la librairie, qui se trouve dans l'une des plus belles zones de Moscou et dont les locaux suscitaient l'appétit d'agents immobiliers, a bien failli disparaître dans les années 90.
Les Soviétiques lisaient énormément, je n'ai pas de statistiques sur la question mais tous les témoignages convergent. La plupart des Soviétiques étaient inscrits dans une bibliothèque. Chez les plus de trente, trente-cinq ans, même les gens sans éducation supérieure ont souvent ici une réelle connaissance des classiques de la littérature, j'ai pu le constater personnellement.
L'absence de la télévision commerciale avait quand même du bon. Et au bout du compte il y avait peut-être, paradoxalement, plus de lecteurs potentiels en URSS qu'aux Etats-Unis pour Brodsky et autres écrivains mal en cour.

Opinion russe


J'ai trouvé une petite mine d'informations: il s'agit du site de VTsIOM, l'institut russe d'enquêtes d'opinion. (http://wciom.ru/arkhiv/tematicheskii-arkhiv/item/single/9770.html?no_cache=1&cHash=5028e83c70, en russe et en anglais). Etant entendu, une fois encore, que les enquêtes d'opinions et autres sondages valent ce qu'ils valent, on y trouve toutefois une foule de choses passionnantes.
Je me contenterai ce soir de vous fournir une sorte de pot-pourri de ce que j'y ai trouvé de plus intéressant.
Voici donc quelques données qui ressortent de différents sondages réalisés au cours des dernières années:
48 % des Russes considèrent que la Russie était, sous Staline, "sur la mauvaise voie", mais pas moins de 37 % d'entre eux pensent encore au contraire qu'elle était bien gouvernée. Interrogés sur ce que représente pour eux l'année 1937 (année considérée unanimement par les historiens comme la plus répressive du stalinisme), 47 % des Russes y voient le symbole de la terreur stalinienne et de la répression de masse, mais 76 % des personnes interrogées (88% pour la catégorie d'âge des 18-24 ans) ne sont pas en mesure de citer une personnalité victime de la répression.
A la question: "Comment définiriez-vous la répression de ces années-là", 2% répondent qu'"elle était une étape correcte et nécessaire du régime soviétique"; 16% qu'"il était nécessaire de lutter contre les ennemis du peuple mais que beaucoup de personnes souffrirent du fait des exagérations qui eurent lieu" ; 19% que "cela a été une grosse erreur de Staline" ; 19% qu'"il s'est agi d'un crime de sang froid commis par Staline, que rien ne peut justifier"; 33% que "la responsabilité de la répression n'incombe pas au seul Staline, mais à tout le système de gouvernement qu'il avait créé" ; les 11% restants ne se prononcent pas.
A la question: "On a beaucoup parlé récemment du rôle de Staline dans le gouvernement politique et militaire du pays dans les années de la Grande Guerre patriotique (i.e.: Seconde Guerre mondiale, NDLR). Avec laquelle des affirmations suivantes êtes vous d'accord?":
- Le peuple russe est parvenu à gagner la Grande Guerre patriotique malgré l'incapacité de Staline: 18%;
- Le pays a pu gagner la Grande guerre patriotique principalement grâce à Staline: 19%;
- La victoire ne peut pas être partagée entre victoire du peuple et victoire du gouvernement, chacun ayant apporté sa propre contribution: 59%;
- Ne se prononcent pas: 4%.
Voilà, je pense que ce sont des sondages intéressants, ne serait-ce que parce que personne n'aurait l'idée de les publier en Occident.