"It was the best of times, it was the worst of times..."
Charles Dickens. A Tale of Two Cities.


lundi 10 novembre 2008

Le temps humain

La semaine dernière, dans le train qui m'amenait de Berlin à Moscou, une femme russe d'une soixante d'années dont j'ai déjà eu l'occasion de parler dans un billet précédent se plaignait du fait que les jeunes d'aujourd'hui, quand on leur parlait des sacrifices faits par leurs aînés lors de la Seconde Guerre mondiale, répondaient qu'ils en avaient marre d'entendre toujours ressasser les mêmes histoires sur la guerre etc.
J'ai entendu en Italie d'anciens résistants se plaindre exactement dans les mêmes termes, et j'imagine que le phénomène est universel. Les jeunes générations, à un moment donné, veulent passer à autre chose, elles n'ont plus envie de devoir subir pour la énième fois le récit des hauts faits de leurs parents ou grands-parents, d'autant plus qu'elles devinent confusément, et elles n'ont pas tous les torts, que cette exaltation systématique du passé est aussi une façon de leur en imposer et de déprécier leur présent, qu'elles ont envie de construire sans se voir imposer des modèles inaccessibles par leur héroïsme même.
Mais le genre de plaintes dont je parlais n'appelle pas de savantes explications sociologiques. Ce qu'elles nous rendent sensible, c'est bien plutôt une vérité métaphysique foncière, à savoir la temporalité de l'existence humaine, tant individuelle que collective. Ce que l'on a vécu à la première personne, individuellement ou collectivement, ce pour quoi l'on s'est battu, ce pour quoi l'on a souffert, et qui semblait une sorte d'expérience absolue, une sorte d'horizon indépassable de l'existence humaine, voilà que cela vient prendre place pour les générations suivantes dans les rayons poussiéreux de l'Histoire. Même les événements qui, par leur démesure même, semblaient devoir habiter les mémoires jusqu'à la fin des temps, voilà déjà qu'ils lassent, et l'oubli commencera bientôt de les recouvrir. Mais bien loin d'avilir l'action humaine, cet état de choses lui donne au contraire tout son prix. Car il appartient à chacun, à l'échelle d'une vie d'homme, de contribuer par son action à assurer une permanence qui ne réside pas dans les constructions historiques, mais dans l'idéal de justice qui les inspire.

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