"It was the best of times, it was the worst of times..."
Charles Dickens. A Tale of Two Cities.


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mardi 24 mars 2009

La famille Gramsci en Russie

J'ai trouvé à Milan un livre qui vient de paraître chez Mondadori sous le titre La Famiglia Gramsci in Russia. L'auteur en est le journaliste Giancarlo Lehner, ancien directeur de L'Avanti, le quotidien du PSI.
Or, dès la préface, je suis profondément irrité. Lehner y raconte comment Gramsci, alors qu'il multilpliait les démarches auprès des autorités pour sortir de prison, aurait été lâché par Togliatti, la direction du PCI en général, le Komintern et l'URSS, pour qui un Gramsci prisonnier puis mort en prison aurait été d'un bien meilleur rapport en termes de propagande qu'un Gramsci libre etc.
Ce n'est pas la relation de ces faits, bien entendu, qui est à l'origine de mon irritation. Il semble établi depuis longtemps que l'attitude du PCI, du Komintern et de Staline dans l'affaire Gramsci a été pour le moins équivoque, et on conçoit fort bien que la stature intellectuelle et la forte personnalité de Gramsci n'aient pas été pour plaire à Staline etc.
Ce qui m'irrite, ce n'est donc pas que l'on parle de cela, et j'aimerais même en savoir plus, et il se peut que le livre de Lehner jette au bout du compte une certaine lumière sur cette affaire.
Mais le ton sur lequel il écrit est proprement insupportable. Il relève plus de la polémique, voire du pamphlet, que l'enquête historique sobre. Et ce faisant, il dessert son propos.
Il s'agit là d'un phénomène que j'ai eu bien souvent l'occasion d'observer. Lehner, comme je l'ai dit plus haut, est un ancien du PSI (lequel a sombré corps et biens dans les procès des années 90 connus sous le nom d'opération Mains propres).
Or le PSI des années 70 et 80, après le tournant imprimé par Bettino Craxi au milieu des années 70, était avant toute chose anticommuniste, à un point qu'on peine à imaginer.
Certes, cela pouvait s'expliquer en partie par le fait que le PCI avait longtemps été hégémonique dans la gauche italienne, non seulement parce qu'en termes de suffrage il dominait largement le PSI, mais parce qu'idéologiquement le PSI, encore confusément révolutionnaire dans son projet jusqu'au tournant de Craxi, était en quelque sorte une pâle copie du PCI.
Le tournant de Craxi avait consisté précisément dans une rupture avec le projet révolutionnaire, dans l'acceptation de la démocratie occcidentale et du marché comme horizon d'action.
Bref, il avait marqué une rupture d'avec la sujétion précédente du PSI vis à vis du PCI, et on pouvait comprendre par conséquent l'existence de débats vifs entre l'un et l'autre partis.
Mais cela n'explique pas pour autant la haine, je dis bien la haine que les socialistes des années 80 vouaient aux communistes, au point que beaucoup de dirigeants socialistes ont préféré, dans le nouveau paysage politique qui a surgi après la chute de l'URSS et les affaires de corruption du début des années 90, rejoindre les rangs de Berlusconi que de s'allier avec les anciens communistes. Cette haine, dont on n'a pas l'exemple en France entre socialistes et communistes, demeure une énigme pour moi.
Toujours est-il qu'elle affleure à chaque page de ce livre de Lehner, au détriment, comme je le disais, des thèses mêmes qu'il se propose de soutenir. Car rien n'irrite plus dans un livre d'histoire que le ton du procureur.
Cela dit, je passerai outre cette irritation pour voir ce que Lehner a d'intéressant à dire car, quels que soient les sentiments qui ont dicté ses recherches, son livre semble intéressant, d'autant plus qu'il contient les journaux inédits de la belle-fille et de la petite fille de Gramsci, un témoignage certainement intéressant sur le sort de cette famille soviétique atypique et sur l'URSS de l'époque.

Une belle citation de Jules Renard

Dans le numéro d'hommage à Ramuz de la NRF paru en juillet 1967, que je viens de trouver dans une librairie d'occasion, figure une lettre inédite de Jules Renard à Ramuz, dans laquelle le premier remercie le second d'un article élogieux qu'il a consacré à Ragotte.
J'y lis cette remarque, que je trouve très juste et très profonde: "Vous dites bien qu'il n'y a de vulgaire que l'esprit. Comment les choses le seraient-elles?"

mardi 17 mars 2009

Gained in translation

Je me suis procuré il y a quelque temps de ça un recueil, publié dans la collection Bouquins, des principaux ouvrages que le folkloriste Anatole Le Braz a, entre la fin du XIXe siècle et le début du XXe siècle, consacré aux légendes bretonnes. Ce recueil est précédé d'un texte magnifique dans lequel Le Braz présente la Bretagne, ses paysages, ses habitants etc.
Il y cite Pline l'Ancien qui aurait donné de la Bretagne la définition suivante, que je trouve belle: "péninsule spectatrice de l'Océan". Renseignements pris toutefois (grâce aux bons offices de mon ami Daniele, à qui j'avais demandé de me retrouver le texte original de Pline), Le Braz tient cette citation de Chateaubriand, qui aurait commis un contresens dans sa traduction de Pline. Qu'importe, si cela nous a donné une définition poétique de la Bretagne.
La beauté ne s'atteint souvent qu'au prix de contresens.
(Je suis d'humeur gnomique ce soir)

dimanche 15 mars 2009

Mésaventures du moi culturel

C'est entendu, comme je le disais dans le billet précédent, il existe de bad good books et, de façon plus générale, dans tous les arts, de bad good works, en d'autres termes des oeuvres dont la tradition, la critique etc. nous disent qu'il s'agit de chefs-d'oeuvre, mais dont nous finissons par nous avouer (non sans quelques tourments et sentiments de culpabilité, tant la pression de la tradition et du bon goût consacré peut être forte), dont nous finissons par nous avouer qu'elles nous font souverainement chier, quelque application que nous mettions à les apprécier.
Leopardi ose se demander quelque part dans son Zibaldone s'il est bien certain que nous reconnaîtrions dans l'Orlando Furioso un chef-d'oeuvre impérissable et, surtout, si nous prendrions du plaisir à sa lecture, n'était le jugement consacré par une tradition séculaire selon lequel l'Orlando Furioso est un chef-d'oeuvre impérissable à la lecture duquel il n'est même pas concevable qu'on ne prenne pas plaisir.
Pour ce qui est du cinéma, le grand Jacques Lourcelles cite dans la préface de son dictionnaire du cinéma je ne sais plus quel critique qui parlait de "classiques de l'ennui", au sujet de certains films des débuts du cinéma que chacun fait semblant d'admirer tout en mourant d'ennui à leur projection.
Le contraire peut arriver. Je n'ai vu La Règle du jeu de Renoir pour la première fois qu'à l'age de trente-cinq ans. L'avouerai-je? je m'apprêtais à le faire plus par acquit de conscience culturelle qu'autre chose. Or cinq minutes suffirent pour me faire comprendre que j'avais affaire à un chef-d'oeuvre véritable, d'une incroyable virtuosité, bref: a good good movie-picture.
Il existe des cas plus subtils. Ce sont des oeuvres dont nous reconnaissons le statut de chef-d'oeuvre, mais qui ne nous ennuient pas moins pour autant.
Je me souviens d'avoir été littéralement déchiré en voyant Breaking the Waves de von Trier au cinéma il y a une dizaine d'années de cela. J'étais tout à fait conscient que ce film était un chef-d'oeuvre, et j'en suis encore convaincu alors que j'écris ces lignes d'ailleurs, et pourtant je ne tenais pas en place sur mon siège, j'aurais voulu quitter la salle immédiatement, je ne pensais qu'à ce que j'allais manger et boire au restaurant du coin en sortant, le plus tôt serait le mieux.
Il est vrai aussi que nous ne sommes jamais un moi culturel désincarné, ce moi culturel enfonce ses racines dans notre moi tout court, lequel dépend de multiples contingences, comme la fatigue ou la faim, surtout quand, assis dans un cinéma, on se remémore les plats qui figurent au menu du restaurant d'à côté.

Good bad books

Orwell, dans le recueil d'articles parus dans Tribune au milieu des années 40 dont je parlais il y a quelques semaines, consacre un article très intéressant à une notion qu'il emprunte à Chesterton: celle des "good bad books", autrement dit des "bons mauvais livres".
Il s'agit de ces livres, je traduis Orwell, "qui n'ont aucune prétention littéraire mais qui demeurent lisibles quand des oeuvres plus sérieuses ont péri".
Ce concept de "good bad book" me semble bien utile car il est indéniable, et chacun en a fait l'expérience, qu'il existe des livres qui, bien que nous sachions pertinemment qu'ils n'appartiennent pas à la "haute littérature", ont su nous amuser ou nous émouvoir et nous laisser un souvenir durable. Alors que d'autres livres, dont les auteurs appartiennent à plein titre au Panthéon littéraire, nous laissent froids ou, disons-le, nous emmerdent carrément.
Car comme il y a des de good bad books, il y a, cela ne fait aucun doute, de bad good books.

jeudi 26 février 2009

Eloge d'Orwell

Je ne saurais vraiment trop vous conseiller de lire les écrits journalistiques de George Orwell. Comme je le disais il y a quelques jours, je lis en ce moment les articles qu'il a publiés dans le périodique socialiste anglais Tribune de 1943 à 1947. Ces articles sont non seulement bien plus stimulants, bien plus intelligents, bien mieux écrits que tous les écrits réunis de tous les éditorialistes de la presse française d'aujourd'hui ; ils se révèlent aussi, en dépit de leur nature d'écrits de circonstances, bien plus profonds et durables que bien des textes théoriques contemporains de leur publication. Ce recueil de tous les articles de Tribune vient juste de paraître en Angleterre chez l'éditeur Methuen, je ne pense donc pas qu'il soit disponible en français. Toutefois, une partie de ces articles devraient figurer dans l'anthologie d'essais d'Orwell parue en France il y a quelques années, laquelle anthologie, qui n'est autre à ma connaissance que la traduction des Collected Essays parus en quatre volumes en anglais à la fin des années 60 et régulièrement réédités, contient évidemment bien d'autres textes intéressants d'Orwell.
Je me borne pour aujourd'hui à cet exercice d'admiration, mais je me promets prochainement d'essayer de montrer en quoi consiste la grandeur d'Orwell comme journaliste et essayiste.

dimanche 22 février 2009

Stranger in paradise

Je lis en ce moment un recueil d'articles publiés par Orwell dans la revue britannique Tribune dans les années 40. J'aime les écrits de fiction d'Orwell (j'ai dû relire dix fois La Ferme des animaux, qui est un chef-d'oeuvre du XXe siècle), mais j'aime aussi beaucoup ses essais et ses écrits journalistiques, que le livre de Jean-Claude Michéa Orwell, anarchiste tory, m'a donné envie de relire (j'en reparlerai).
Dans un article intitulé "Can Socialists be happy", paru le 24 décembre 1943, Orwell observe que toutes les représentations qui ont été données du Paradis par les religions ou de la société parfaite par les utopistes sont en général bien fades et, tout compte fait, peu attrayantes. Et il ajoute cette remarque, que je trouve excellente: il se pourrait bien, dit-il, que la description la plus convaincante que nous ayons en la matière soit celle de Tertullien, lequel affirme que l'une des plus grandes joies du Paradis consiste dans le spectacle des tortures qui sont infligées aux damnés.

George Orwell, Orwell in Tribune, Methuen.

mardi 10 février 2009

Quelques mots sur Bouvard et Pécuchet

Je suis sur le point de finir Bouvard et Pécuchet.
Je le répète, ce n'est pas l'oeuvre nihiliste que d'aucuns se sont plus à y voir.
Certes, c'est le livre d'un homme revenu de tout, et il s'en dégage sans aucun doute une sorte de scepticisme mélancolique. Mais on n'y trouve ni sarcasme, ni joie mauvaise.
Même les traits les plus féroces sont comme enveloppés dans une vision plus ample, plus profonde, plus riche de l'expérience humaine.
Si on y prend garde, par exemple, les épisodes les plus dérisoires s'accompagnent le plus souvent d'une notation d'atmosphère de quelques phrases denses (l'heure du jour, le temps qu'il fait, le paysage...), et ces notations sont comme autant de haïkus qui suggèrent que la sensation pourrait être une voie d'accès plus authentique et plus efficaces aux choses, à l'être que toutes les théories etc. Oui, les descriptions remplissent ici un rôle bien plus important que cet "effet de réel" que la critique a voulu leur assigner parfois ; elles pourraient bien exprimer une sorte d'extase éprouvée au spectacle de la chair du monde, extase antérieure et résistante à toute conceptualisation. J'irais même jusqu'à dire qu'il y a dans ce livre, malgré tout ce qu'il peut présenter superficiellement de pessimisme, une sorte d'assentiment au monde. Assentiment qui s'exprime, comme je viens de le dire, dans une certaine extase matérielle, mais aussi dans la tendresse que se vouent l'un à l'autre Bouvard et Pécuchet, et qui figure à l'état embryonnaire une communauté humaine possible.

samedi 7 février 2009

Un Flaubert apaisé

En fait, même s'il dit lui-même, dans une lettre que je citais hier, vouloir s'y purger de son fiel, Flaubert me semble bien moins fielleux dans Bouvard et Pécuchet que dans, mettons, Madame Bovary.
Certes, la satire demeure, satire flaubertienne, toute en finesse bien sûr, et dont le style indirect libre, qui permet de brouiller les limites entre le subjectif et l'objectif, demeure l'un des outils les plus efficaces. Mais Flaubert m'y semble plus apaisé, je dirais même plus olympien pour employer ses propres termes. Et on sent qu'il éprouve une tendresse véritable pour ses personnages (dont les sentiments réciproques sont d'ailleurs rendus avec une grande justesse et une grande délicatesse). Il ne s'agit en rien de pantins au service d'une démonstration ou d'une farce.

Chef-d'oeuvre

Je relis donc Bouvard et Pécuchet. C'est bien le chef-d'oeuvre dont je me souvenais.
C'est un plaisir d'admirer les chefs-d'oeuvre ; on a l'impression de communier avec tous ceux qui les ont reconnus et les reconnaissent comme tels, on est rassuré sur les possibilités de l'intersubjectivité. Ce n'est pas si courant, il ne faut donc pas bouder son plaisir.
Je me souviens d'avoir éprouvé ce même sentiment il y a une dizaine d'années en voyant pour première fois La Règle du jeu de Renoir. Si étrange que cela puisse paraître, je n'avais pas encore vu ce film à trente ans passés. Pour tout dire, je voulais le voir plus pour remplir un devoir qu'autre chose, par acquit de conscience disons. C'était un film qu'il fallait avoir vu. Mais je me disais que ce serait peut-être un peu ennuyeux. Et puis voilà le film qui commence, et c'est vraiment étourdissant de virtuosité tout au long, avec cette profondeur, cette épaisseur de sens qui font justement les chefs-d'oeuvre. Et j'éprouvai alors ce sentiment un peu tautologique mais infiniment satisfaisant pour l'esprit, que ce chef-d'oeuvre était un chef-d'oeuvre.
Voilà, c'est le même sentiment que j'éprouve maintenant à la relecture de Bouvard et Pécuchet, ce même sentiment d'admiration et je dirais même de gratitude qu'on a en présence de grandes oeuvres.

jeudi 5 février 2009

Epigraphe

J'avais exprimé ici il y a un mois ou deux le désir que j'avais de relire Bouvard et Pécuchet.
J'en ai trouvé l'édition des classiques Garnier pour 3 francs ce matin dans une librairie d'occasion.
Quand on déménage trop souvent, on doit racheter régulièrement les classiques.
Dans sa préface, Edouard Maynial cite une lettre de Flaubert dans lequel ce dernier explique à son correspondant le but qu'il se propose en entreprenant l'écriture de son roman: "Et puis, écrit Flaubert, comme j'espère cracher là-dedans le fiel qui m'étouffe, c'est-à-dire émettre quelques vérités, j'espère par ce moyen me purger, et être ensuite plus olympien, qualité qui me manque absolument".
Je ne sais pas vous, mais moi je passe mon temps à noter des citations que je placerais volontiers en épigraphe en tête de mon autobiographie, s'il me vient jamais la fantaisie d'en écrire une.
Et bien "olympien, qualité qui me manque absolument", figure à compter d'aujourd'hui en bonne place parmi les candidats...

samedi 17 janvier 2009

La règle et le modèle

J'ai trouvé aujourd'hui dans une librairie d'occasion un livre dont j'espère tirer un grand profit, car il traite des questions qui me trottent dans la tête depuis longtemps. Il s'agit d'un ouvrage de Françoise Choay paru au Seuil en 1980, ayant pour titre La Règle et le Modèle, et pour sous-titre "Sur la théorie de l'architecture et de l'urbanisme. L'auteur part du constat, lit-on en quatrième de couverture, que "c'est en Occident qu'est apparu, pour la première fois, au XVe siècle, un discours théorique qui prétend fonder sur sa seule autorité les procédures d'engendrement du monde bâti".
Or, habitués que nous sommes aujourd'hui aux théories d'urbanisme, nous avons oublié combien un tel discours "fut insolite, voire même scandaleux".
C'est à restituer tout ce que ce projet de fondation rationnelle de l'architecture et de l'urbanisme avait de radicalement nouveau et donc à montrer que l'idée même d'urbanisme n'a rien rien qui aille de soi, qu'elle est le produit d'une histoire, que Françoise Choay s'attache dans ce livre.
Or, je suis depuis longtemps intéressé par les rapports étroits qui existent évidemment entre l'urbanisme, en tant que projet d'organisation de la ville fondé sur la seule raison, et la philosophie politique moderne, issue des Lumières, en tant que projet d'organisation de la cité fondé sur la seule raison. Il y a évidemment une racine commune à ces deux démarches. L'urbs étant après tout le substrat matériel de la civitas. Et dans un cas comme dans l'autre, on peut se demander si la prétention de la raison à être le principe unique d'organisation n'est pas la manifestation d'une certaine hubris, d'une certaine démesure.
J'espère en tout cas trouver des réflexions stimulantes sur cette problématique dans ce bouquin.

lundi 5 janvier 2009

Commerce

Un marxisme simpliste (autrement dit: non marxiste) qui ne verrait dans le commerce que la manifestation d'un esprit de lucre destructeur s'interdirait de comprendre la complexité du monde.
Le commerce peut aussi être un puissant facteur de paix et de collaboration entre les peuples.
Deux peuples voisins sont naturellement portés à se considérer comme rivaux, mais ils sont tout aussi naturellement voués à voir chacun dans l'autre un partenaire commercial potentiel et d'autant plus intéressant qu'il est proche.
Parmi les lobbies qui, aux Etats-Unis, militent en faveur d'un adoucissement de l'embargo qui frappe Cuba depuis près d'un demi-siècle se trouvent les agriculteurs du Middle-West, conscients qu'ils sont que l'île représenterait un important débouché pour leurs produits s'il leur était permis de commercer librement avec elle.
Cela comme un exemple entre mille.
Bref, le commerce n'est pas seulement cette vile pratique qu'on veut nous faire croire.
D'ailleurs, les différents sens du mot attestent de ce qu'il peut avoir de positif.
Commerce, en français, cela veut dire aussi relation, conversation, au point que Massillon, cité par Littré, parle de la prière comme d'un "commerce tendre avec Dieu".
Et dans les années 20, il exista une revue littéraire, qui comptait parmi ses directeurs Valéry et Fargue si je ne m'abuse, et qui portait justement le titre de Commerce.

vendredi 26 décembre 2008

Choses vues

Comme je le disais récemment, je lis en ce moment le premier volume de Choses vues de Victor Hugo, relatif à la période 1830-1846. Ce sont des textes écrits au jour le jour qu'il est difficile de ranger sous un genre particulier. Ils tiennent à la fois du journal intime, du reportage, de la chronique etc. Ce qui est intéressant, c'est qu'ils nous montrent un Hugo moins guindé que dans le reste de son oeuvre, moins tonnant et prophétisant, une sorte de Hugo unplugged si l'on veut. On peut y trouver aussi bien le compte-rendu de conversations en tête à tête qu'il avait avec Louis-Philippe, qui le recevait régulièrement au Louvre le soir de façon assez informelle (la cour du "roi bourgeois" n'avait évidemment plus rien à voir avec la cour d'Ancien Régime), que le récit de ses flâneries dans Paris, y compris dans les quartiers populaires. Et c'est en cela que réside le grand intérêt de ces textes. Je crois que nous n'avons plus l'exemple aujourd'hui d'un intellectuel qui fréquenterait le gratin politique et qui en même temps se rendrait régulièrement en personne et incognito dans les banlieues pour voir ce qui s'y passe. Or Hugo, tout poète consacré et académicien qu'il était déjà, se montre curieux de savoir ce qui se passe à Paris, d'observer directement cette ébullition des classes populaires dont on voit qu'elle était constante entre 1830 et la nouvelle explosion de 1848. On le voit donc payer de sa personne pour aller voir du côté des barricades quand il s'en dresse quelque part vers le faubourg Saint-Antoine, dont on sait que ce fut au XIXe siècle l'épicentre de tous les grands soulèvements parisiens.
Mais au-delà de l'aspect proprement politique, on voit que Hugo, anticipant le Baudelaire du Spleen de Paris, est fasciné par le spectacle de la ville, par la façon dont elle se représente en permanence, par la façon dont elle se dit à travers les enseignes des magasins, les affiches etc. Il note scrupuleusement une foule de petits détails de ce genre, qui permettent parfois de saisir en raccourci des mouvements de fond qui travaillaient la société de l'époque.

mercredi 24 décembre 2008

Le vol arrêté

J'ai lu hier soir d'une seule traite Vladimir ou le vol arrêté de Marina Vlady, livre de souvenirs paru en 1987 dans lequel elle raconte sa vie avec Vladimir Vissotsky, dont elle fut la compagne puis la femme de 1967 à 1980, année de la mort du grand acteur et chanteur russe.
C'est à la fois un témoignage émouvant sur leur histoire d'amour et un document intéressant sur l'URSS des années 70.
J'avais consacré un billet à Vissotsky début novembre après avoir visité le musée qui lui est consacré à quelques pas du théâtre Taganka à Moscou.
Vissotsky fut immensément populaire en URSS comme auteur-compositeur-interprète de chansons magnifiques, dont les textes, très ancrés dans la vie soviétique de tous les jours, sont de véritables poèmes, et qu'il chantait le plus souvent en s'accompagnant seul à la guitare.
Marina Vlady raconte bien comment, malgré cette popularité (peut-être devrais-je dire: à cause de cette popularité), il était mal vu des autorités, si bien qu'il fut en butte tout au long de sa carrière à toutes sortes de résistances et de tracasseries. N'oublions pas que, dans un pays où toutes les activités économiques et culturelles étaient concentrées dans les mains de l'Etat, la possibilité de tenir un concert ou d'enregistrer un disque dépendait du bon plaisir de ce dernier.
Or, Vissotsky ne put enregistrer qu'un nombre infime de disques en URSS du fait de son statut de "personnalité odieuse" (sic) etc.
Ce que l'on comprend toutefois par le récit de Vlady, c'est qu'ici encore, comme dans le cas de Brodsky dont j'ai parlé à plusieurs reprises le mois dernier, l'hostilité du régime n'était pas tant liée à des positions politiques qu'à l'indépendance d'esprit et à la liberté de moeurs dont Vissotsky faisait preuve. On en vient en fait à penser que certaines aspects du régime soviétique post-stalinien qualifiés de répressifs ne doivent pas être nécessairement jugés d'un point de vue strictement politique, mais qu'ils témoignent bien plutôt d'une étroitesse d'esprit, d'un conformisme moral et social, d'une pudibonderie bien-pensante dont on trouve l'exemple après-guerre dans les pays occidentaux également (il suffit de penser au puritanisme des Etats-Unis dans les années 50 etc.).
Il est intéressant de noter aussi comment quelqu'un comme Vissotsky, tout en faisant figure de "contestataire" aux yeux du régime, était viscéralement patriote, au point, comme le raconte Vlady, de n'admettre que du bout des lèvres l'injustice des interventions soviétiques en Hongrie ou en Tchécoslovaquie.
Elle rapporte également de façon vraiment poignante la douleur éprouvée par Vissostsky lors de sa première visite en Allemagne de l'Ouest, dans les années 70, au spectacle de l'abondance qui y régnait: comment était-il possible que les Allemands, qui avaient perdu la guerre, jouissent d'un tel bien-être, alors que son peuple, qui l'avait gagnée, vivait dans la pénurie?

lundi 22 décembre 2008

97, rue de Charonne




Je lis en ce moment entre autres choses le volume des Choses vues de Victor Hugo relatif à la période 1830-1846.
Il y raconte, en date du 15 décembre 1840, les réactions qu'a suscitées en lui la cérémonie organisée à l'occasion du retour en France des cendres de Napoléon, à laquelle il a assisté en personne devant les Invalides. Partisan enthousiaste de ce retour, Hugo approuve la Monarchie de Juillet de l'avoir permis, mais il lui tient rigueur de la tiédeur avec lequel elle l'a organisé et de l'avarice mesquine dont elle a fait preuve à cette occasion. (Cette tiédeur avait sa raison d'être, il s'agissait de capter au profit de la Monarchie de Juillet la ferveur patriotique suscitée par le souvenir du Napoléon chef de guerre, tout en escamotant le Napoléon politique - bref: on marchait sur des oeufs).
A titre d'exemple des économies indignes qu'il reproche aux organisateurs, Hugo parle du manteau impérial qui recouvrait le catafalque, dont il a découvert par hasard à la lecture d'un journal qu'il était non pas d'étoffe précieuse mais en vulgaire tissu de verre.
Et il cite une annonce parue dans un journal par les soins du fabricant de ce tissu, dont il donne aussi l'adresse: 97, rue de Charonne. Or - c'est là ce qui m'intéresse et c'est là que je voulais en venir - il se trouve que j'ai moi-même habité, il y a longtemps, à ce numéro de la rue de Charonne, exactement à la même adresse, même si le bâtiment où j'ai vécu, qui devait dater des années 20 ou 30, n'était plus le même qu'à l'époque de Hugo.
C'est toujours amusant de découvrir qu'un endroit où l'on a vécu est associé à un événement historique, si infime soit-il.

Image ci-dessus: Henri-Félix-Emmanuel PHILIPPOTEAUX, Arrivée des cendres de Napoléon à Courbevoie, 14 décembre 1840.

dimanche 21 décembre 2008

Maus

J'ai lu aujourd'hui le deuxième volume de Maus, le graphic novel d'Art Spiegelman.
Maus est vraiment quelque chose d'exceptionnel. Même si je suis loin d'être un connaisseur de BD, je savais déjà qu'elle pouvait être un art à part entière, il suffit d'avoir lu Charlie Brown pour s'en convaincre, mais je pensais qu'elle excellait surtout dans le comique (comics pas pour rien) ou le récit d'aventures.
Je n'avais pas été spécialement séduit, c'est le moins que l'on puisse dire, par les albums à ambitions littéraires et artistiques dont une certaine BD francophone, si j'ai bien compris, s'est fait spécialité, et que j'avais eu l'occasion de feuilleter à droite à gauche. Tout ça me semblait prétentieux et maniéré.
Mais dans le cas de Spiegelman, c'est de quelque chose de complètement différent qu'il s'agit.
Il se dégage de ses albums une force et une émotion réelles. Toutefois, il n'a recours qu'aux procédés propres à la BD, sans prétendre maladroitement s'élever au niveau de la littérature par des textes travaillés etc. ou de l'art par un dessin léché ou plein de clins d'oeil à la tradition picturale etc.
Spiegelman réalise des virtualités de la BD dont je n'aurais pas imaginé que cette forme d'art était capable avant de le lire. Ce qui est certain, c'est que Maus est une oeuvre qui vous marque durablement et qu'elle vient se ranger pour moi parmi les rares oeuvres d'art qui ont su évoquer la Shoah sans la banaliser.

mercredi 10 décembre 2008

Un sacré Jules


Me voici donc depuis hier à Lausanne.
Après un petit-déjeuner au "Café vaudois" et la lecture du Temps (j'essaie - en vain - de m'intéresser aux vicissitudes de l'élection du successeur de Samuel Schmidt au Conseil fédéral ; je me réjouis un peu honteusement de la remontée de l'euro face à au franc suisse), mes pas me portent vers la librairie d'occasion du CSP, où l'on peut trouver des choses très intéressantes à des prix véritablement très bas.
J'y déniche tout un lot de livres de et sur Jules Verne.
En particulier un ouvrage de Marcel Moré, paru chez Gallimard en 1959 puis repris chez Le Promeneur récemment, intitulé Le très curieux Jules Verne, dans lequel l'auteur se propose de prouver que l'oeuvre de Jules Verne tout entière est une sorte d'apologie secrète de l'homosexualité. Le propos pourrait sembler incongru, et il semble bien que les preuves avancées par l'auteur ne soient pas d'une très grande solidité, mais Jean Paulhan (dont la note de lecture interne rédigée avant la publication est reproduite dans la présente édition) n'en jugea pas moins le livre digne d'être publié car il y voyait une oeuvre "intéressante, bien écrite et posant des questions très curieuses".
Ma curiosité pour Verne redouble en lisant la citation suivante de Raymond Roussel, tirée d'une lettre à Eugène Leiris, et qui sert d'épigraphe à l'ouvrage: "C'est lui, et de beaucoup, le plus grand génie littéraire de tous les siècles: il "restera" quand tous les autres auteurs de notre époque seront oubliés depuis longtemps. C'est d'ailleurs aussi monstrueux de le faire lire à des enfants que de leur faire apprendre les Fables de La Fontaine, si profondes que déjà bien peu d'adultes sont aptes à les apprécier." Venant d'un auteur qui se faisait une si haute idée de la littérature, ce jugement est pour le moins intrigant, et donne vraiment envie de relire Verne.
Dans le lot que j'ai acheté ce matin, pour un prix d'ailleurs dérisoire (7 ou 8 volumes pour une trentaine de CHF), se trouvait aussi un volume de Textes oubliés paru en 10/18 dans les années 70 par les soins du grand Francis Lacassin. Le premier de ces textes, dont l'attribution n'est toutefois qu'hypothétique, est une poésie érotique intitulée... "Lamentation d'un poil de cul de femme". En voici un extrait:
J'ai couvert de mon ombre amie La grenette de l'écolier, Le membre de l'Académie, Et le vit du carabinier; J'ai vu un vieillard phosphorique Dans un effort trop passager, Charger avec son dard étique, Sans parvenir à décharger.

jeudi 27 novembre 2008

In Memoriam Ossip Mandelstam


Je lis depuis hier les mémoires de Nadedja Mandelstam, femme du poète Ossip Mandelstam, dont l'édition anglaise que je me suis procuré a paru en 1970 sous le titre Hope against Hope.
Ossip Mandelstam, victime de la répression stalinienne, est mort lors de son transport vers un camp de travail en 1938.
C'est l'histoire de toutes les épreuves ayant précédé la mort du poète - arrestation, prison, exil intérieur qu'elle a partagé avec lui, puis nouvelle arrestation suivie de la condamnation au goulag - que Nadedja Mandelstam raconte dans ces mémoires, d'un ton sobre et retenu, qui n'en donne que plus de force à son témoignage.
Un témoignage qu'il faut d'autant plus lire que, comme elle le dit elle-même, "l'élimination des témoins faisait partie du programme", et qu'il ne faut pas que la mémoire se perde de ce que la répression de ces années-là a pu être.
Nadedja Mandelstam nous décrit une société en proie à un pouvoir arbitraire, qu'aucune loi ne vient restreindre (même s'il se complaît à maintenir une façade légale, faisant même montre dans bien des cas d'un formalisme pointilleux, au point de faire assister des témoins censés garantir le respect des procédures aux arrestations nocturnes de la Tchéka) ; une société dominée par la peur, où quiconque peut être à tout moment arrêté, puis emprisonné, torturé, déporté, exilé ou exécuté sous des chefs d'accusation aussi vagues que celui d'activités contre-révolutionnaires ; où la délation est encouragée par les autorités ; où la suspicion s'immisce dans tous les rapports humains, y compris entre parents et amis proches ; où les principes moraux les plus élémentaires sont bafoués au nom de la construction de la société nouvelle. Et où l'on peut mourir en déportation et être jeté à la fosse commune pour avoir écrit un poème de seize lignes dénonçant les crimes de Staline, seul crime dont Ossip Mandeltsam fût coupable. Il est vrai qu'on pouvait à l'époque être condamné à mort pour moins : pour rien.

Illustration ci-dessus: Portrait d'Ossip Mandelstam, par Picasso

mardi 25 novembre 2008

Un après-midi au Musée Pouchkine


J'ai visité cet après-midi le Musée Pouchkine. C'est le grand musée des beaux-arts de Moscou en ce qui concerne l'art étranger, l'art russe ayant son propre grande musée qui est comme on le sait la Galerie Tretiakov (ou pour mieux dire les deux galeries Tretiakov: la Galerie Tretiakov proprement dite et la Nouvelle Galerie Tretiakov, consacrée à l'art du XXe siècle, que j'ai visitée dimanche dernier).
Les collections sont assez intéressantes, même si elles n'égalent pas ce que j'ai entendu dire de celles du Musée de l'Ermitage de Saint-Pétersbourg, que je devrais avoir l'occasion de voir en janvier.
Je me suis concentré sur les salles consacrées à l'art italien du XVe au XVIIe siècle et à l'art hollandais et flamand de la grande époque. J'ai vu de belles choses de Palma il Giovane, de Paris Bordone ; le portrait du Cardinal Pallavicini par le Titien ; deux beaux Rembrandt (un portrait de vieil homme et un portrait de vieille femme). Un tableau représentant Saturne rognant les ailes de Cupidon, qui se réfère à un épisode mythologique dont je ne connais pas les tenants et les aboutissants, mais qui suscite des fantasmes de castration assez douloureux. Passons.
Je découvre aussi ce que j'avais oublié, à savoir que le musée Pouchkine abrite aussi le fameux Trésor de Priam découvert par Schliemann lors des fouilles de Troie, anciennement conservé au Musée de Berlin, emporté par les Soviétiques lors de la prise de la ville, réapparu à Moscou il y a une dizaine d'années (Cela avait donné lieu à des polémiques entre Allemands, qui réclament le retour du trésor, et Russes, qui le considèrent comme réparation de guerre). Une salle lui y est consacré mais je ne parviens pas à comprendre si c'est la totalité du trésor qui y est exposé. Si c'est le cas, il n'est pas à la hauteur de sa réputation, au moins pour le profane que je suis. : une série de joyaux de dimensions modestes, à l'exception d'une ou deux parures ; des haches rituelles en je ne sais quelle pierre dépolie, et c'est tout. Rien d'une caverne d'Ali-Baba. Mais peut-être me suis-je un peu emmêlé les pinceaux dans les panneaux en cyrillique, et ce qui est exposé n'est-il qu'un échantillon.
Quand je sors à 4 h 15, il fait déjà presque nuit et la neige tombe à gros flocons alors que, pour rejoindre le café où j'ai rendez-vous, je me fraie un passage dans la foule pressée qui entre et sort de la station de métro Kropoktinskaïa. De l'autre côté de la rue, l'église du Christ-Sauveur dresse sa masse imposante, et ses bulbes dorés reflètent les mille lumières de la ville. Moscou est magnifique par ce temps et à cette heure, et je regarde de tous mes yeux. "Regarde de tous tes yeux, regarde...". Cette citation de Jules Vernes que Georges Pérec a mis en épigraphe de La Vie, mode l'emploi, ne provient-elle pas après tout d'un roman russe à sa façon, Michel Strogoff?