"It was the best of times, it was the worst of times..."
Charles Dickens. A Tale of Two Cities.


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mardi 24 mars 2009

Parallèle

Le pouvoir communiste en URSS et en Chine, pour ne parler que de ces deux pays, a fait preuve vis-à-vis des masses paysannes et des peuples périphériques d'une condescendance qui rappelle par bien des côtés celle des puissances coloniales européennes envers les peuples colonisés.
Même conviction d'incarner la modernité et d'avoir pour mission de sortir de leur arriération supposée des populations dont on pense savoir mieux qu'elles-mêmes quel est leur bien, dont on est déterminé à faire le "bien" malgré elles voire contre elles s'il le faut.
Le parallélisme est frappant sous bien des aspects, et je crois qu'on peut y voir deux faces d'un même phénomène, celui de la modernisation et de ses pathologies.
Notons d'ailleurs que ce parallélisme pourrait s'étendre à l'attitude des Etats occidentaux vis-à-vis de leurs propres populations au cours du XIXe et du XXe siècle.
Tout cela pour dire que le communisme, au bout du compte, n'aura été ni l'incarnation du Bien qu'il se voulait, ni l'incarnation du Mal que ses adversaires ont voulu y voir, mais, bien moins théologiquement, une certaine modalité d'accès à la modernité.
(Modernité devant s'entendre ici sans jugement de valeur ni positif, ni négatif, comme processus complexe de centralisation politique, rationalisation économique, industrialisation, urbanisation etc.).

La famille Gramsci en Russie

J'ai trouvé à Milan un livre qui vient de paraître chez Mondadori sous le titre La Famiglia Gramsci in Russia. L'auteur en est le journaliste Giancarlo Lehner, ancien directeur de L'Avanti, le quotidien du PSI.
Or, dès la préface, je suis profondément irrité. Lehner y raconte comment Gramsci, alors qu'il multilpliait les démarches auprès des autorités pour sortir de prison, aurait été lâché par Togliatti, la direction du PCI en général, le Komintern et l'URSS, pour qui un Gramsci prisonnier puis mort en prison aurait été d'un bien meilleur rapport en termes de propagande qu'un Gramsci libre etc.
Ce n'est pas la relation de ces faits, bien entendu, qui est à l'origine de mon irritation. Il semble établi depuis longtemps que l'attitude du PCI, du Komintern et de Staline dans l'affaire Gramsci a été pour le moins équivoque, et on conçoit fort bien que la stature intellectuelle et la forte personnalité de Gramsci n'aient pas été pour plaire à Staline etc.
Ce qui m'irrite, ce n'est donc pas que l'on parle de cela, et j'aimerais même en savoir plus, et il se peut que le livre de Lehner jette au bout du compte une certaine lumière sur cette affaire.
Mais le ton sur lequel il écrit est proprement insupportable. Il relève plus de la polémique, voire du pamphlet, que l'enquête historique sobre. Et ce faisant, il dessert son propos.
Il s'agit là d'un phénomène que j'ai eu bien souvent l'occasion d'observer. Lehner, comme je l'ai dit plus haut, est un ancien du PSI (lequel a sombré corps et biens dans les procès des années 90 connus sous le nom d'opération Mains propres).
Or le PSI des années 70 et 80, après le tournant imprimé par Bettino Craxi au milieu des années 70, était avant toute chose anticommuniste, à un point qu'on peine à imaginer.
Certes, cela pouvait s'expliquer en partie par le fait que le PCI avait longtemps été hégémonique dans la gauche italienne, non seulement parce qu'en termes de suffrage il dominait largement le PSI, mais parce qu'idéologiquement le PSI, encore confusément révolutionnaire dans son projet jusqu'au tournant de Craxi, était en quelque sorte une pâle copie du PCI.
Le tournant de Craxi avait consisté précisément dans une rupture avec le projet révolutionnaire, dans l'acceptation de la démocratie occcidentale et du marché comme horizon d'action.
Bref, il avait marqué une rupture d'avec la sujétion précédente du PSI vis à vis du PCI, et on pouvait comprendre par conséquent l'existence de débats vifs entre l'un et l'autre partis.
Mais cela n'explique pas pour autant la haine, je dis bien la haine que les socialistes des années 80 vouaient aux communistes, au point que beaucoup de dirigeants socialistes ont préféré, dans le nouveau paysage politique qui a surgi après la chute de l'URSS et les affaires de corruption du début des années 90, rejoindre les rangs de Berlusconi que de s'allier avec les anciens communistes. Cette haine, dont on n'a pas l'exemple en France entre socialistes et communistes, demeure une énigme pour moi.
Toujours est-il qu'elle affleure à chaque page de ce livre de Lehner, au détriment, comme je le disais, des thèses mêmes qu'il se propose de soutenir. Car rien n'irrite plus dans un livre d'histoire que le ton du procureur.
Cela dit, je passerai outre cette irritation pour voir ce que Lehner a d'intéressant à dire car, quels que soient les sentiments qui ont dicté ses recherches, son livre semble intéressant, d'autant plus qu'il contient les journaux inédits de la belle-fille et de la petite fille de Gramsci, un témoignage certainement intéressant sur le sort de cette famille soviétique atypique et sur l'URSS de l'époque.

Valise en carton

A mon retour de Milan samedi, j'ai pour compagnon de voyages cinq Italiens - deux couples et un homme - qui composent à eux tous un magnifique échantillon de l'immigration italienne en Suisse dans les années 60. Ils sont tous cordiaux et diserts et la conversion s'engage immédiatement.
Le premier couple est formé d'un campanien et de sa femme, originaire de Brescia, tous deux octogénaires (lui a 84 ans). Il est arrivé en Suisse, dans le canton de Genève, comme ouvrier agricole saisonnier à la fin des années 50, puis il a trouvé du travail dans l'industrie horlogère, où il est resté jusqu'à l'âge de la retraite. Ils vivent encore à Genève, ils reviennent de Brescia, où ils ont été voir de la famille.
Le deuxième couple, dans les 65 ans, est formé de deux Siciliens de Catane. C'est lui qui était arrivé le premier en Suisse, dans le canton de Berne, pour travailler comme maçon, dans les années 60.
Elle est ensuite venue l'y rejoindre, ils y ont vécu jusqu'à leur départ en retraite. Ils sont maintenant revenus en Sicile. Ils se rendent à Berne pour voir leurs trois enfants adultes, qui eux vivent encore en Suisse.
Enfin l'homme seul est un Calabrais, lui aussi dans les 65 ans, arrivé dans les années 60, aujourd'hui à la retraite, qui vit dans la région de Gruyère. Il est venu en journée à Milan pour y faire des emplettes de produits italiens et, dit-il, pour le plaisir d'y entendre parler l'italien, ne serait-ce que quelques heures.
Il est intéressant de les entendre parler de leur expérience de l'émigration, qu'on ne peut s'empêcher de mettre en parallèle avec la condition actuelle des immigrés dans nos pays.
Tous s'accordent sur la dureté de la Suisse de l'époque vis-à-vis des immigrés.
La femme de Catane raconte comment les autorités suisses exigeaient alors un délai de 18 mois avant qu'un travailleur immigré puisse faire venir ses enfants, et que c'est donc clandestinement qu'elle fit entrer sa fille avant l'expiration de ce délai, quitte à faire un nouvel aller-retour le moment venu pour la faire entrer légalement.
Le Calabrais est particulièrement amer sur le compte des Suisses en général, qu'il trouve froids et distants. Il dit avec une tristesse qui fait presque peine à voir qu'en 50 ans de vie en Suisse, il ne s'est pas fait un ami. Je lui demande si c'est uniquement pour des raisons économiques qu'il s'est établi en Suisse et si, au cas où il aurait eu le choix, il serait resté vivre en Calabre: il me répond que cela ne fait aucun doute. Il parle ensuite de la tristesse qu'il éprouve à constater que ses propres enfants, élevés ici, sont devenus à leur façon un peu suisses, capables eux aussi de froideur et de distance.
La dame de Brescia, sans manifester la même amertume, souligne que tous leurs amis à Genève sont des immigrés italiens. Mais elle et son mari semblent se plaire en Suisse. Lui parle d'ailleurs dans d'excellents termes des chefs et des patrons qu'il a eus en Suisse. Il les trouve bien plus respectueux que les patrons italiens.
Ils parlent ensuite de leurs pensions de retraite, des avantages respectifs des régimes suisse et italien, des formalités qu'il a fallu remplir, s'agissant du couple revenu au pays, pour percevoir en Italie la pension suisse etc.
C'est vraiment la génération des immigrés à la valise en carton, et c'est très instructif de les écouter parler.

mercredi 18 mars 2009

Encore sur la fraternité

Pour en revenir à la fraternité, qui était le thème de mes deux billets très elliptiques d'hier, il y a un aspect que j'ai négligé de mentionner et qu'il vaudrait pourtant la peine d'explorer: celui des liens entre l'idéal de la fraternité et la philia antique.
Il faudrait aussi rappeler que ce même idéal de fraternité comme forme supérieure du lien social est bien mal en point à une époque comme la nôtre ,qui doit parer au plus pressé dans bien des cas pour assurer l'existence même d'une forme minimale de lien social (je pense à tous ces travailleurs sociaux et autres occupés à "tisser du lien social" dans les quartiers dits difficiles etc.)
La fraternité serait à mes yeux la valeur qui pourrait permettre à la Gesellschaft - la société moderne, faite d'individus atomisés - de retrouver un peu de la cohésion de la Gemeinshaft - la communauté organique prémoderne.

mardi 17 mars 2009

Fraternité

Je parlais de fraternité dans le billet précédent.
Des trois valeurs qui forment la devise républicaine et que nous avons héritées de la Révolution, c'est certainement la plus difficile à définir.
Longtemps je l'ai considérée comme dangereusement utopique et propre à engendrer des effets opposés à ceux qu'elle se propose d'atteindre.
Pourtant, j'en viens à penser que c'est peut-être la notion la plus féconde pour penser une société enfin réconciliée, dont la liberté et l'égalité ne seraient que les conditions.
Je ne veux pas parler d'une fraternité frelatée comme celle que nous donnent à voir certains épisodes de la Révolution française, et où le commandement semble être: "Sois mon frère ou bien meurs!".
Je parle d'une fraternité qui, tout en ne refusant pas à chacun bien entendu le droit d'être lui-même et demener sa propre vie selon son désir, romprait avec ce quant-à-soi bourgeois que le développement de la société industrielle au cours des derniers décennies a fait s'étendre à l'ensemble de la société, quelques marges exceptées.
Alors qu'il existait auparavant, dans les classes populaires, des formes de sociabilité qui préfiguraient ce que pourrait être une fraternité authentique.

lundi 9 février 2009

Le Valmy des peuples colonisés

Pour Ferrat Abbas, président du Gouvernement provisoire de la république algérienne (GPRA), la bataille de Dien Bien Phu fut « le Valmy des peuples colonisés ».
Rien n'illustre mieux que cette citation les contradictions de l'entreprise coloniale française et l'ambivalence vis-à-vis de la métropole des mouvements de libération qui y mirent fin.
En effet, en empruntant sa référence à l'histoire de France elle-même, Abbas montre que c'est au nom des valeurs qu'elle leur avait enseignées tout en leur en refusant le bénéfice que les peuples colonisés luttèrent contre la France coloniale. Ces valeurs qui pour eux, citoyens de seconde classe de l'Empire, étaient restées lettre morte, ils étaient désormais déterminés à les faire leurs. Ils prenaient à la lettre les principes énoncés par la France et, ce faisant, la mettaient face à ses contradictions: la colonisation s'autorisait de valeurs que, par son essence-même, elle bafouait. Notons d'ailleurs qu'on observe la même contradiction dès les guerres napoléoniennes, guerres de libération ayant tourné aux conquêtes, qui furent pour beaucoup dans la naissance de la conscience nationale allemande par exemple, à la suite de l'occupation des Etats germaniques etc.
La déclaration d'Abbas est donc tout à la fois un hommage aux principes de la France et à la France des principes, et une condamnation sans appel de cette France coloniale qui avait failli à ses propres idéaux.

jeudi 5 février 2009

A la guerre comme à la guerre

La Suisse, disais-je dans le billet précédent, est restée des siècles durant comme en marge de l'Histoire ; elle a notamment été épargnée par les deux grandes guerres mondiales qui ont mis tant de pays à feu et à sang au siècle dernier. Or, et cela ne laisse pas de m'étonner, la plupart des villes suisses présentent, souvent même en plein centre, des horreurs architecturales et urbanistiques qui, ailleurs, ne s'expliquent que par une reconstruction hâtive consécutive aux bombardements subis à l'occasion de la guerre.
Je suis tenté de donner à cet état de chose une explication empruntée à ces théories sociales organicistes dont le XIXe siècle était si friand. La médecine nous dit que la recrudescence, que l'on constate à notre époque, de maladies auto-immunes telles que l'asthme, les allergies etc. pourrait s'expliquer par le fait que, en raison de l'excès d'hygiène dont nous entourons les enfants aujourd'hui, leur système immunitaire, pour ainsi dire désoeuvré, se retournerait contre l'organisme même qu'il a pour fonction normalement de protéger contre les agressions du dehors. De la même façon, la Suisse, n'ayant pas eu à subir de guerre, n'ayant pas dû s'affronter à une menace extérieure, aurait retourné contre elle-même cette violence sans exutoire, infligeant à ses propres villes des destructions que seules les guerres sont à même d'occasionner d'ordinaire.
Cette explication est tirée par les cheveux, mais je vous avais prévenus: elle s'inspire de la pensée du XIXe siècle, qui est tout entière tirée par les cheveux.

L'Histoire, les coucous etc.

On connaît la fameuse tirade d'Orson Welles dans le Troisième homme: "In Italy, for thirty years under the Borgias, they had warfare, terror, murder, bloodshedthey produced Michelangelo, Leonardo da Vinci and the Renaissance. In Switzerland, they had brotherly love, they had five hundred years of democracy and peace, and what did that produce? The cuckoo clock." ("L’Italie, sous les Borgia, a connu trente ans de terreur. Mais cela a donné Michel-Ange, Léonard de Vinci et la Renaissance. La Suisse a connu la fraternité et cinq cents ans de démocratie et de paix. Et ça a donné quoi ? Le coucou !"). C'est une tirade brillante, certes, mais injuste, et au demeurant inexacte: le coucou est une invention allemande et non pas suisse.
Cela dit, même s'il serait mal venu (et ingrat) de ma part de dénigrer le pays où je vis, il est vrai que, quand on revient de Russie, la Suisse a nécessairement quelque chose de fade. (J'avais d'ailleurs écrit, toujours à propos de la Suisse, quelque chose sur l'esthétique de la fadeur il y a quelque temps). Pas uniquement par rapport à la Russie d'ailleurs, mais par rapport à tous les peuples qui ont connu une histoire plus tourmentée, la France y compris. On ne peut s'empêcher de penser parfois que la Suisse a vécu des siècles durant en marge de l'histoire, ou du moins de ses convulsions, en spectatrice d'une histoire qui se faisait ailleurs dans les larmes, la sueur et le sang. Ce qui lui a valu le bien-être incomparable dont elle jouit, mais aussi un je ne sais quoi d'un peu trop lisse, propret etc. (La Suisse me fait penser parfois à ces petits pavillons de banlieue à l'entrée desquels leur propriétaire a placé un panneau portant l'inscription "Sam Suffi".)
Oui, j'aime la Suisse, parce que bien entendu on y vit confortablement, mais au fond de moi je lui préfère des pays à la gueule cabossée, des pays qui en ont vu de toutes les couleurs, comme la Russie précisément.

vendredi 16 janvier 2009

Votation

Je vais à la FNAC voir les albums réédités à l'occasion du 50e anniversaire de la Motown.
A l'entrée du magasin, un type d'une trentaine d'années recueille des signatures pour une obtenir la tenue d'une votation (d'un référendum). Il m'interpelle. Je lui dis que je suis Français, il me répond qu'il suffit que je réside à Lausanne, quelle que soit ma nationalité. Je lui demande de quoi il s'agit. Il me dit qu'il s'agit d'obtenir l'organisation d'une votation au niveau communal en vue d'obtenir l'abolition de la taxe de tant de pour cent que la commune perçoit sur tous les spectacles publics qui se tiennent à Lausanne. Comme je suis un lecteur du journal local 24 heures, je suis informé de tout, et j'ai lu en effet ce matin un article dans laquelle la municipale (adjointe) à la culture défendait le principe de cette taxe au motif qu'elle permettrait de faire participer les spectateurs venus du dehors au financement des équipements culturels de la ville. Je n'ai évidemment pas spécialement réfléchi à la question, je n'ai pas d'idée arrêtée à ce sujet (on ne peut pas pas avoir d'idée arrêtée sur tout, c'est fatigant), mais je soumets cette objection à mon collecteur de signatures pour voir ce qu'il me répond. Il bafouille une vague réponse. Je lui dis alors, vous savez, je n'ai pas trop d'idées sur la question, alors je ne vois pas l'utilité de signer, non, à vrai dire je ne saurais pas dire si je suis pour ou contre. A quoi il me répond: Oh, vous savez, moi non plus en fin de compte je ne sais pas trop si je suis pour ou contre! Pas vraiment un fanatique de sa cause, à tel point que je me demande s'il n'est pas payé par la FNAC (qui compte comme en France un service de billetterie parmi ses activités).

jeudi 15 janvier 2009

Conflit des valeurs

Un exemple entre mille du conflit des valeurs dont je parlais dans le billet précédent.
Dans l'Antiquité, au Moyen Age ou sous l'Ancien Régime, le faible surplus que dégageait une économie agricole qui était pour l'essentiel une économie de (maigre) subsistance, ce faible surplus était accaparé par une élite extrêmement restreinte.
Mais c'est cet accaparement qui a rendu possible le loisir dont ont pu jouir Platon ou Aristote, c'est cet accaparement qui assurait à leurs commanditaires les fonds suffisants pour payer leurs oeuvres aux grands peintres du passé dont les expositions attirent les foules aujourd'hui encore.
Faut-il regretter que le surplus en question, par ailleurs dérisoire rapporté à la totalité de l'économie, n'ait pas été plus également réparti entre les membres de la société, ce qui n'aurait pas amélioré notablement le niveau de vie des masses paysannes de l'époque mais qui satisferait à l'idéal moderne d'égalité et de justice sociale? Je ne saurais le dire. Ce qui est certain, c'est que ces oeuvres n'ont ou exister qu'au détriment du principe d'égalité, que le Beau en l'espèce n'a pu prévaloir qu'aux dépens du Juste.
(Je force le trait, je simplifie à l'extrême pour les besoins de la démonstration, cela va de soi).

Vaches sacrées

Le journal télévisé nous apprend que les vaches sacrées sont devenus une gêne dans l'hyperactive New Delhi d'aujourd'hui et que des brigades spéciales s'emploient à les capturer pour les parquer dans la banlieue de la ville dans des enclos spécialement mis en place à cet effet.
Bien sûr, tous ceux qui ne croient pas aux vaches sacrées diront que c'est là une mesure des plus raisonnables et qu'il est même heureux que l'Inde abandonne enfin ces superstititions d'un autre âge.
Je n'en suis pas si sûr quant à moi.
Que l'on croie ou non aux vaches sacrées, on doit s'accorder à reconnaître que le respect qu'on leur manifestait, le fait qu'on acceptait qu'elles entravent la circulation automobile etc. étaient le signe, au-delà de leur sacralité ou non, de l'existence de valeurs radicalement opposées à celles du productivisme moderne.
L'abandon des vaches sacrées manifeste donc fondamentalement le ralliement de l'Inde aux principes de rationalité et d'efficacité économiques propres à la modernité.
A-t-elle à y gagner? Oui, peut-on répondre de façon tautologique, si l'on reconnaît un primat axiologique aux valeurs de rationalité et d'efficacité économiques, valeurs dans lesquelles communient d'ailleurs aussi bien le libre-échangiste que le marxiste, la seule différence entre eux concernant les moyens d'assurer le maximum d'efficacité et la distribution des produits.
Mais si l'on place plus haut d'autres valeurs, si l'on accorde une plus grande importance aux valeurs spirituelles, alors il n'est pas dit que cela soit un progrès, car c'est toute une forme d'existence spirituelle, toute une façon d'être au monde qui disparaît avec les vaches sacrées.
En fait, je suis intimement persuadé que, comme le disait Isaiah Berlin, les hautes valeurs sont en conflit entre elles. Ce qui revient à dire, au bout du compte, avec la sagesse des nations, qu'on ne peut pas avoir le beurre et l'argent du beurre. Chaque société est une formule particulière qui privilégie l'une des valeurs suprêmes, ou une combinaison donnée de valeurs suprêmes, par rapport aux autres et qui, partant, en néglige d'autres.
On n'aura jamais de société dans laquelle on puisse faire entièrement et simultanément droit à tous les valeurs supérieures que sont le Vrai, le Beau, le Juste, l'Egalité, la Liberté etc.

Hobbes et nous

Je parlais de renégociation rituelle du contrat social au sujet des polémiques récurrentes sur la légitime défense.
C'est notamment du contrat social selon Hobbes qu'il s'agit.
Car qu'on le veuille ou non, c'est sur un contrat social hobbesien que nos sociétés reposent.
Rappelons brièvement quels sont les termes de ce contrat.
Pour Hobbes, l'état de nature se caractérise par la violence. Il est bellum omnium contra omnes, guerre de tous contre tous, dans lequel homo homini lupus, l'homme est un loup pour son prochain. Pour sortir de cet état de guerre et donc de peur permanentes, chacun doit aliéner son droit naturel d'user de la violence au profit de l'Etat. L'Etat ayant dès lors le monopole de la violence, il punira quiconque y a recours, assurant la sécurité de tous, mettant donc fin à l'insécurité radicale de l'état de nature.
Et c'est bien encore sur un contrat de cette nature que nos sociétés reposent: nous renonçons à nous rendre justice par nous mêmes, parce que nous comptons sur l'Etat (la justice, la police etc.) pour assurer notre sécurité.
La légitime défense apparaît dans ce cadre comme une sorte de cas-limite, car elle correspond à des situations qui, par leur caractère d'urgence, ne permettent pas de recourir à l'Etat, à la police, pour assurer ma sécurité.
Et certes la loi reconnaît justement dans ce genre de cas le droit à la légitime défense, mais elle a le soin de l'encadrer strictement. Et on touche ici au malentendu philosophique qui existe entre l'Etat et de nombreux particuliers concernant la nature de la légitime défense.
Pour beaucoup de personnes, en effet, la légitime défense s'applique dans une situation où, l'Etat n'étant pas là pour le défendre, le citoyen est comme délié momentanément du contrat social et donc libre de se comporter comme dans l'état de nature pour faire valoir ses droits.
Pour l'Etat au contraire, la légitime défense ne saurait en aucun cas constituer un retour, fût-il momentané et résiduel, à l'état de nature ; elle constitue bien plutôt une sorte de délégation en vertu de laquelle l'Etat accorde à un particulier, comme à son agent, à titre exceptionnel, le droit d'exercer son droit régalien d'user de la violence, ce droit devant dès lors d'exercer dans les limites fixées par l'Etat et non pas à la discrétion du particulier.
On voit que la lecture des journaux locaux suscite de véritables vertiges philosophiques...

Le contrat social comme si vous y étiez

Ce qu'il y a d'intéressant, quand on lit les journaux locaux, c'est qu'on est tout de suite dans l'essentiel, car on est au plus près des préoccupations réelles des gens du commun.
Le journal local se droit d'appliquer à la lettre le principe qu'on enseigne dans toutes les écoles de journalisme, à savoir que le degré d'intérêt d'une information pour un lecteur dépend directement de l'influence concrète qu'elle a sur sa propre vie.
J'en trouve un exemple dans l'édition de 24 heures d'aujourd'hui.
Le journal fait sa une sur une interview du Procureur du Canton de Vaud, lequel a suscité des polémiques en déclarant récemment, à la suite d'un épisode controversé d'autodéfense, que seule la police était habilitée à retenir quelqu'un physiquement. Certains lecteurs du journal ont écrit pour protester, soutenant que par ses déclarations le Procureur invitait pratiquement les délinquants à ses déchaîner en leur promettant l'impunité etc.
La légitime défense, voici un thème cher à la presse locale et populaire, et pour cause: il touche à l'essentiel, il ne concerne rien moins que la nature et les limites du contrat social.
On est loin ici des mornes débats sur les questions sociétales qui remplissent les colonnes de la presse highbrow, des journaux qui se sont proclamés "de référence".
Et pourtant, on est coeur des questions essentielles qui ont retenu l'attention des grands philosophes de la politique.
Oui, c'est du contrat social qu'il s'agit, et ces polémiques récurrentes concernant la légitime défense dont la presse populaire se fait l'écho et le vecteur, ne sont rien d'autre qu'une sorte de renégociation rituelle du contrat social, qui permet de redéfinir clairement les droits et les devoirs respectifs de l'Etat et des citoyens.
Bref, la fiction juridique du contrat social prend corps dans les pages des journaux de province.

Vingt-quatre heures de la vie du Vaud

Aussitôt dit, aussitôt fait: sans attendre l'expiration de mon abonnement au Temps, j'achète ce matin un journal local populaire (mais de bonne tenue), 24 heures pour ne pas le nommer.
Assis au café vaudois, où M. la serveuse sait d'avance ce qu'elle doit m'apporter (ah! le plaisir d'être un habitué), je m'adonne donc comme chaque jour à la prière du philosophe, selon un nouveau rite aujourd'hui.
Je survole distraitement le cahier international et national, pour me plonger bientôt avec délectation dans les pages locales. L'article sur l'ouverture du Concours international de bovins ne m'apprend rien de neuf, car ce concours se tient au Palais de Beaulieu, à quelques mètres de chez moi, et j'entends déjà les vaches et taureaux meugler depuis plusieurs jours pendant que je travaille.
Je fais mon miel par contre d'un article sur la croissance démographique de Lausanne, dans lequel j'apprends que le plus fort accroissement enregistré en 2008 concerne la communauté française qui, avec 658 arrivées, totalise maintenant 7530 représentants à Lausanne. J'éprouve le plaisir, une fois n'est pas coutume, d'être dans la norme, puisque selon l'article "les nouveaux arrivants sont pour la plupart des travailleurs âgés de 30 à 50 ans".
Voilà, je fais le plein de petites informations locales, c'est bon après tout, parfois, d'éprouver un sentiment d'appartenance, et la presse locale y contribue.
Voilà, concluons donc en reprenant en choeur la devise du Canton de Vaud: "Liberté et patrie".

mercredi 14 janvier 2009

Misère de la presse

Je n'en peux vraiment plus de ce catéchisme politically correct que distillent à longueur de numéro les journaux nationaux du centre-gauche bien-pensant en France ou en Suisse.
Je parlais l'autre jour de Libération, mais cela vaut aussi pour Le Monde ou Le Temps.
A une époque où elle est concurrencée de toutes parts par la télévision, les nouveaux médias, les gratuits etc., la presse écrite payante devrait chercher à se distinguer par la rigueur de ses analyses, par la solidité de ses informations, bref par un vrai "plus". Or, elle se contente de reprendre les informations qui font la une des journaux télévisés en y ajoutant son petit blabla édifiant, toujours le même, ses faux débats précuits etc.
J'ai décidé en tout cas de ne pas renouveler mon abonnement au Temps, qui expire bientôt.
Mais comme j'aime le rite de la lecture matinale du journal (qui est, comme le disait Hegel, la prière du philosophe), j'ai décidé de m'abonner à un bon quotidien régional au ras des pâquerettes, qui fera certes sa une sur des faits divers, mais qui me permettra au moins de disposer d'une foule de petites informations locales utiles, voire, au besoin, de conseils de jardinage. Après tout, comme disait l'autre, il faut cultiver son jardin.

mardi 13 janvier 2009

Une réflexion de Marc Bloch

Dans l'un des carnets qu'il tenait dans sa jeunesse, le grand médiéviste (et grand homme tout court) Marc Bloch avait écrit: "Je suis historien le matin et philosophe le soir".
Toutes proportions gardées, nel mio piccolo comme on dit en italien, c'est là mon propre programme.
Car je crois que ce n'est que par un va-et-vient entre la philosophie et l'histoire, entre les choses vues sub specie aeternatis et les choses saisies dans leur hic et nunc qu'on peut prétendre atteindre un semblant de vérité. L'histoire sans les lumières de la philosophie, la philosophie sans le secours de l'histoire, cela ne mène pas à grand chose me semble-t-il.
Et c'est pourtant, à notre époque de spécialisation, une philosophie sans épaisseur historique et une histoire dénuée de toute profondeur philosophique qui prétendent chacune nous dire le fin mot de l'homme.

Royal

Je m'étais promis de ne rien dire des polémiques suscitées par le retour de Rachida Dati aux affaires cinq jours après son accouchement, même pour en dénoncer la tartuferie et la débilité profonde, mais l'inénarrable Ségolène Royal m'oblige à revenir sur ma décision.
Avec l'instinct très sûr de l'argument foireux qui la caractérise, elle a fait hier à ce sujet une déclaration qui vaut son pesant de cacahuètes.
Annoncer une réforme de la justice alors que la ministre de la Justice relevait à peine de couches, a-t-elle dit en substance, c'est de la part du président de la République un acte de "harcèlement moral".
Passons sur la notion de harcèlement moral, certainement l'une des plus inconsistantes qui soient, et qui appartient de plein droit à toute la panoplie de l'idéologie victimaire d'aujourd'hui (on se rappelle que la loi introduisant ce délit dans le code du travail a été votée à la hâte sous Jospin pour répondre à l'émotion provoquée par le best-seller d'une psychologue consacré à ce pseudo-phénomène).
Passons donc sur la forme de l'attaque et concentrons-nous sur le fond.
Ce que nous dit Royal, c'est qu'il n'est pas normal qu'un président de la République annonce une réforme sur un sujet relevant de la compétence d'une ministre femme quand celle-ci sort d'une grossesse.
Cette idée est absolument grotesque.
Je ne sais pas si la réforme en question est opportune, mais, quoi qu'on pense de Sarkozy, il me semble clair qu'il exerce une prérogative attachée à sa fonction en annonçant une réforme quand bon lui chante, et que la grossesse d'une ministre ne doit en aucun cas affecter le fonctionnement des institutions.
Nous dira-t-on bientôt que les sessions de l'Assemblée devront être ajournées quand tel pourcentage de députés femmes se trouveront avoir leurs ragnagnas à la date d'ouverture prévue?

Souffrance et souffrance

Nul n'a le monopole de la souffrance, observe un commentaire concernant l'un de mes billets d'hier. Certes, mais je crois fermement que, du point de vue moral, toutes les souffrances n'ont pas la même signification ; toutes les souffrances ne se valent pas.
Et dans le cas spécifique de la Seconde Guerre mondiale, je crois que le temps ne sera venu de faire droit aux souffrances endurées par les Allemands, que lorsqu'on aura reconnu pleinement celles de leurs victimes.
Or, ce n'est pas le cas., loin de là. Si le génocide des Juifs est reconnu dans son horreur, les terribles souffrances infligées au peuple soviétique par les armées nazies, le lourd tribut payé par l'URSS dans sa lutte contre Hitler, sont complètement occultées dans le récit de la Seconde Guerre mondiale qui a cours dans les pays occidentaux.
Donc, je le maintiens, même en adoptant la perspective purement compassionnelle qui prévaut aujourd'hui en matière d'histoire (en toute matière à vrai dire), il nous faut réparer cette injustice faite aux peuples de l'URSS avant de songer à nous apitoyer sur le sort des Allemands eux-mêmes.
Que, dans l'absolu, un nombre important de ces derniers aient été eux aussi, dans une certaine mesure, les victimes de l'aventure hitlérienne, je le crois. Mais d'autres l'ont été dans une pleine et terrible mesure, d'autres l'ont été sans appel, et c'est à eux que doit aller d'abord la compassion qui aime tant à s'exercer aujourd'hui. Compassion qui cache d'ailleurs souvent une terrible sécheresse morale. Bernanos écrit quelque part que l'homme d'aujourd'hui a la tripe sensible mais le coeur dur. Je crois que ces paroles n'ont rien perdu de leur vérité depuis qu'il les a écrites.

lundi 12 janvier 2009

Seules dans Berlin 3

Et en admettant - ce que je suis disposé à faire - qu'une partie du peuple allemand ait été entraînée à son corps défendant dans l'entreprise de destruction de Hitler, et bien, je réserverai ma compassion pour les soldats allemands qui auront servi sans commettre d'actes de barbarie, et dont certains ont sans aucun doute enduré des souffrances indicibles avant d'y laisser leur peau, avant de me préoccuper de ces femmes violées qu'on veut nous présenter, au nom du féminisme gnangnan et de la compassion sélective qui donnent leur ton aujourd'hui, comme les victimes ignorées de la guerre.
Ce doit être mon vieux fonds patriarcal sans doute.

Seules dans Berlin

Le Temps d'aujourd'hui reprend, sous le titre "Seules dans Berlin" (allusion au titre du livre de Marta Hillers dans lequelle elle racontait son calvaire dans Berlin occupé) , un article paru dans Le Monde consacrée aux Allemandes violées par des soldats soviétiques à la fin de la Seconde Guerre mondiale.
L'auteur de l'article en question soutient, sans nommer de sources, que les historiens chiffrent à 2 millions le nombre de femmes allemandes ayant été victimes de viols lors de l'avancée soviétique.
Pour commencer, cela me paraît un peu contradictoire avec la formule par laquelle l'article est annoncé en première page: "Seules dans Berlin, tabou levé". Si on dispose de données chiffrées, cela veut dire que la chose n'a pas été si tabou que cela, car il a bien fallu pour parvenir à ces chiffres s'appuyer sur des témoignages. Passons.
Donc, nous dit-on, un tabou serait enfin levé.
Un tabou qui "paraissait insurmontable, nous dit l'auteur de l'article. D'autant qu'au regard des crimes commis par les nazis, un interdit tacite empêchait d'évoquer les souffrances endurées pendant la guerre: ils auraient été aussitôt accusés de révisionnisme."
Or, que les historiens enquêtent sur tout ce qui a pu se passer à l'occasion de l'occupation soviétique, y compris ces tristes épisodes, c'est tout à fait normal. Mais l'évocation dans la presse de ces épisodes sans leur contexte me semble plutôt dangereuse.
Et quand je dis sans leur contexte, je veux dire ceci: la plupart des gens, même cultivés, ont une vision complètement fausse de la Seconde Guerre mondiale. Ils pensent en général que le gros de l'effort de guerre a été fourni par les Etats-Unis, et ignorent complètement le lourd tribut payé par l'URSS, qui a perdu dans ce conflit 25 millions de personnes, un chiffre sans commune mesure avec les pertes américaines ou occidentales en général (j'en avais déjà parlé dans un article en septembre, le rapport des pertes soviétiques aux pertes américaines est de 100 à 1).
Et les chiffres eux-mêmes ne disent pas tout. Car ils ne disent pas la sauvagerie avec laquelle les Allemands se sont comportés sur le front est, les massacres de masses, les villages entiers brûlés avec tous leurs habitants etc., les traitements inhumains infligés aux prisonniers de guerre soviétiques qui n'étaient pas protégés par les Conventions de Genève etc.
Venir, par conséquent, au nom d'une vision plus équilibrée du passé, parler des souffrances des Allemands, me semble un peu prématuré tant qu'on n'aura rétabli la vérité sur les pertes immenses des peuples soviétiques. Et il est même plutôt de mauvais goût d'évoquer les exactions qu'ont pu commettre certains soldats soviétiques, avant d'avoir rendu justice aux immenses sacrifices que des millions de ces soldats ont consentis pour défaire le nazisme.
Bref, si nous voulons rééquilibrer l'image de la Seconde Guerre mondiale dans l'opinion publique, commençons par reconnaître le rôle qu'y a joué l'URSS, et qui, du fait de la Guerre froide et des simplifications hollywoodiennes, a été sous-estimé pendant des décennies.


Ajoutons que l'article est pour le reste un triste condensé du blabla psychologique qui a cours à notre époque, comme en témoigne une citation mise en exergue en gros caractères au milieu de l'article, et censée en résumer l'essence:
"Les femmes violées sont toujours doublement frappées: une première fois par le viol, puis parle rejet de la société. Cette inversion de la culpabilité est typique de nos sociétés patriarcales."
Je ne vois pas trop ce que ces considérations générales sur le viol ont à faire ici, avec leur inévitable allusion à nos "sociétés patriarcales". Mais bon.