"It was the best of times, it was the worst of times..."
Charles Dickens. A Tale of Two Cities.


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mardi 24 mars 2009

Parallèle

Le pouvoir communiste en URSS et en Chine, pour ne parler que de ces deux pays, a fait preuve vis-à-vis des masses paysannes et des peuples périphériques d'une condescendance qui rappelle par bien des côtés celle des puissances coloniales européennes envers les peuples colonisés.
Même conviction d'incarner la modernité et d'avoir pour mission de sortir de leur arriération supposée des populations dont on pense savoir mieux qu'elles-mêmes quel est leur bien, dont on est déterminé à faire le "bien" malgré elles voire contre elles s'il le faut.
Le parallélisme est frappant sous bien des aspects, et je crois qu'on peut y voir deux faces d'un même phénomène, celui de la modernisation et de ses pathologies.
Notons d'ailleurs que ce parallélisme pourrait s'étendre à l'attitude des Etats occidentaux vis-à-vis de leurs propres populations au cours du XIXe et du XXe siècle.
Tout cela pour dire que le communisme, au bout du compte, n'aura été ni l'incarnation du Bien qu'il se voulait, ni l'incarnation du Mal que ses adversaires ont voulu y voir, mais, bien moins théologiquement, une certaine modalité d'accès à la modernité.
(Modernité devant s'entendre ici sans jugement de valeur ni positif, ni négatif, comme processus complexe de centralisation politique, rationalisation économique, industrialisation, urbanisation etc.).

Une belle citation de Jules Renard

Dans le numéro d'hommage à Ramuz de la NRF paru en juillet 1967, que je viens de trouver dans une librairie d'occasion, figure une lettre inédite de Jules Renard à Ramuz, dans laquelle le premier remercie le second d'un article élogieux qu'il a consacré à Ragotte.
J'y lis cette remarque, que je trouve très juste et très profonde: "Vous dites bien qu'il n'y a de vulgaire que l'esprit. Comment les choses le seraient-elles?"

vendredi 20 mars 2009

na sdarovie

Hasard des lectures: j'ai lu hier soir un petit texte mineur de Balzac intitulé Traité des excitants modernes. C'est un écrit à vrai dire sans grand intérêt, dans lequel Balzac adopte ce ton grand seigneur et péremptoire qui amuse dans ses romans (parce que, s'introduisant avec ses gros sabots dans le fil du récit, l'auteur semble comme à plaisir faire la nique par anticipation à Flaubert et à sa doctrine du narrateur effacé etc.), mais qui, réduit à lui-même, laisse plutôt froid.
Toujours est-il que je lis dans le texte en question, au chapitre consacré à l'eau-de-vie, la formule suivante: "J'appelle la Russie une autocratie soutenue par l'alcool".
Or, hasard des lectures comme je le disais, je lisais cet après-midi dans un texte d'une toute autre nature (Everyday Stalinism, sous-titre à rallonge : "Ordinary life in extraordinary times: Soviet Russia in the 1930's", de Sheila Fitzpatrick) que, après une période de quasi prohibition, en 1930 Staline décida de relancer la production à grande échelle de vodka - qui devait bientôt en conséquence de cette décision représenter un cinquième des revenus de l'Etat -, motivant ce changement de politique dans une note écrite à l'attention de Molotov en septembre 1930 par l'imminence d'une attaque polonaise et donc la nécessité pour l'Etat d'augmenter ses recettes pour accélérer son armement. J'avais déjà raconté dans un billet écrit il y a quelques mois de Moscou comment le régime tsariste durant la Première Guerre mondiale puis Gorbatchev pendant la perestroïka avaient tenté d'introduire des mesures prohibitionnistes en Russie: on sait ce qu'il advint de l'un comme de l'autre.
Ajoutons à cela qu'on parlait beaucoup dans les journaux russes à l'automne des velléités du pouvoir actuel de réglementer plus sévèrement la vente d'alcool et d'adopter des politiques de désintoxication obligatoire pour les alcooliques.
Poutine et Medvedev ne savent pas à quoi ils s'exposent, et ils ignorent apparemment la maxime balzacienne.
L'opium du peuple: la formule doit s'interpréter parfois dans un sens plus littéral qu'il n'y paraît.

Le mythe de la Renaissance italienne

Dans un article consacré à Vasari paru dans Le Monde en 1950 et repris dans un recueil publié aux Editions de Fallois en 1992, André Chastel, tout en jugeant spécieuse la thèse de l'historien de l'art Courajod selon laquelle le prestige de la Renaissance serait en grande partie le résultat de la propagande efficace des historiens d'art de la Péninsule et que, s'il avait eu des chroniqueurs aussi efficaces qu'un Vasari, l'art français des XIVe et XVe siècle jouirait aujourd'hui d'un prestige égal, tout en jugeant cette thèse spécieuse, disais-je, n'en affirme pas moins que l'Italie, dans le domaine artistique, a très tôt montré un souci de l'histoire, un "appel à la gloire", qui "a vivement stimulé artistes et mécènes avant d'imposer à la postérité consentante une image tyrannique mais puissante de la supériorité de la Renaissance au-delà des Alpes".
Bref, tout en jugeant peut-être un peu extrême la thèse de Courajod, Chastel la fait quand même sienne en partie: c'est au talent et à l'efficacité de ses chroniqueurs que la Renaissance italienne doit une partie au moins du prestige incomparable dont elle jouit aujourd'hui encore.
Venant du meilleur historien de l'art italien que la France ait connu au siècle dernier, et d'un esprit absolument fermé à toutes les mesquineries que les petites jalousies nationales peuvent dicter, cette constatation me semble importante.
D'abord parce qu'elle nous rappelle, de façon générale, que la hiérarchie des valeurs dans les arts est le produit d'une histoire, qu'il importe de faire.
Ensuite, parce que, sur la question spécifique de la Renaissance italienne, elle permet de remettre un peu les pendules à l'heure. Je crois en effet qu'il existe un mythe de la Renaissance italienne, qui est certes né en Italie même et qu'aujourd'hui encore les Italiens se plaisent à entretenir, mais qui doit aussi beaucoup à des étrangers: premiers touristes anglais et allemands du Grand tour, ou historiens comme Burckhardt etc.
Or, à bien y regarder, la Renaissance italienne dans presque tous les domaines ne tient pas forcément la comparaison avec les productions contemporaines d'autres pays: la peinture italienne, manque parfois de profondeur comparée à la peinture flamande etc. La littérature italienne de la Renaissance peut être creuse et redondante. La philosophie italienne de la Renaissance est plutôt superficielle soit qu'on la compare avec la philosophie scolastique qui la précède, jargonneuse mais solide quoi qu'on dise, et qui avait atteint dans des domaines tels que la logique un degré de raffinement technique assez incroyable (avec Ockham, Duns Scot), soit qu'on la compare encore avec une oeuvre substantielle de la Renaissance française comme les Essais de Montaigne.
Bref, la Renaissance italienne, même si elle marque sans aucun doute une époque importante dans l'histoire de l'art européen et mondial, n'est pas, artistiquement parlant, cet absolu qu'on a voulu y voir Son importance réside beaucoup plus, à mon avis, dans l'idéal d'un certain art de vivre qui l'anime tout entière et qui se manifeste dans tous les arts etc.

mercredi 18 mars 2009

Encore sur la fraternité

Pour en revenir à la fraternité, qui était le thème de mes deux billets très elliptiques d'hier, il y a un aspect que j'ai négligé de mentionner et qu'il vaudrait pourtant la peine d'explorer: celui des liens entre l'idéal de la fraternité et la philia antique.
Il faudrait aussi rappeler que ce même idéal de fraternité comme forme supérieure du lien social est bien mal en point à une époque comme la nôtre ,qui doit parer au plus pressé dans bien des cas pour assurer l'existence même d'une forme minimale de lien social (je pense à tous ces travailleurs sociaux et autres occupés à "tisser du lien social" dans les quartiers dits difficiles etc.)
La fraternité serait à mes yeux la valeur qui pourrait permettre à la Gesellschaft - la société moderne, faite d'individus atomisés - de retrouver un peu de la cohésion de la Gemeinshaft - la communauté organique prémoderne.

Excursions mentales

En relisant mes deux derniers billets d'hier je m'aperçois que certains de mes textes présentent un tel degré de généralité qu'ils en finissent par ne plus vouloir dire grand chose, ou par vouloir tout dire - ce qui en définitive revient au même.
Mais cela tient à la nature même de ce blog: j'y consigne depuis le début un peu tout ce qui me passe par la tête, le tout-venant de mes cogitations ; j'y tiens le registre, pour parler comme Chateaubriand, de mes "excursions mentales". Cela prend parfois une forme assez élaborée, quand j'ai les idées assez claires, mais cela peut prendre aussi une forme plus brute quand la pensée se cherche encore. Il s'agit alors de notes griffonnées pour mémoire, que je me réserve de développer le moment venu, si tant est que cela en vaille la peine.


mardi 17 mars 2009

Fraternité

Je parlais de fraternité dans le billet précédent.
Des trois valeurs qui forment la devise républicaine et que nous avons héritées de la Révolution, c'est certainement la plus difficile à définir.
Longtemps je l'ai considérée comme dangereusement utopique et propre à engendrer des effets opposés à ceux qu'elle se propose d'atteindre.
Pourtant, j'en viens à penser que c'est peut-être la notion la plus féconde pour penser une société enfin réconciliée, dont la liberté et l'égalité ne seraient que les conditions.
Je ne veux pas parler d'une fraternité frelatée comme celle que nous donnent à voir certains épisodes de la Révolution française, et où le commandement semble être: "Sois mon frère ou bien meurs!".
Je parle d'une fraternité qui, tout en ne refusant pas à chacun bien entendu le droit d'être lui-même et demener sa propre vie selon son désir, romprait avec ce quant-à-soi bourgeois que le développement de la société industrielle au cours des derniers décennies a fait s'étendre à l'ensemble de la société, quelques marges exceptées.
Alors qu'il existait auparavant, dans les classes populaires, des formes de sociabilité qui préfiguraient ce que pourrait être une fraternité authentique.

lundi 16 mars 2009

Money money money

Je travaille en ce moment sur des affaires qui sont la conséquence du scandale Madoff.
On n'a pas idée de l'embrouillamini financier et juridique qui se cache derrière ce scandale.
Madoff concentrait entre ses mains un tas de fonctions que le simple bon sens exigerait normalement de séparer rigoureusement. Un certain nombre de ses clients le savaient, mais ne s'en souciaient pas, tant le nom de Madoff était prestigieux sur la place financière. C'est donc en connaissance cause qu'ils s'exposaient au danger.
Mais d'autres clients, je parle des souscripteurs de certains produits financiers complexes commercialisés en Europe par des banques prestigieuses ou autres établissements financiers, se sont fait avoir jusqu'à l'os tout en étant convaincus qu'ils avaient souscrit des placements de bon père de famille.
Car par une série d'escamotages dont les différents intermédiaires étaient tous, sinon complices, du moins conscients, les fonds de Madoff étaient offerts en Europe sous l'aspect rassurant des fonds dits harmonisés, autrement dit de produits financiers répondant aux critères minimaux de transparence édictés par la réglementation européenne, au nombre desquels notamment la distinction rigoureuse entre le gestionnaire et le dépositaire. Cela veut dire tout bonnement que les autorités de surveillance de certains pays européens n'ont pas fait leur devoir, bref que les autorités de surveillance n'ont pas surveillé.

dimanche 15 mars 2009

A son corps défendant

Je parlais dans le billet précédent de ces contingences corporelles qui peuvent en quelque manière interférer avec notre fruitio, pour employer un beau terme de latin médiéval, des oeuvres artistiques. Qui n'a pas été pris par exemple d'une soudaine et impérieuse envie de faire pipi au beau milieu d'une exposition de peinture? C'est comme si notre corps, alors même que nous sommes occupés à une activité toute spirituelle, prenait plaisir à se rappeler à notre bon souvenir ; c'est comme si notre condition d'êtres incarnés, faillibles, peccables nous était tout à coup jetée au visage, comme les traités de morale d'autrefois se plaisaient à le faire.
On se retrouve tout bête à abandonner la contemplation d'un Rembrandt pour chercher anxieusement le pictogramme des toilettes.
L'expérience inverse peut se présenter. Il peut arriver qu'occupés à une activité toute corporelle nous soyons ramenés, à notre corps défendant pour ainsi dire, à ce qu'il y a de spirituel ou pour le moins d'intellectuel en nous. Il m'est arrivé par exemple, au cours de coïts un peu longuets et, disons-le, ennuyeux, de me mettre bien malgré moi à me réciter (mentalement s'entend) mes conjugaisons allemandes.
Mais probablement s'agissait-il, à bien y réfléchir, de mauvais bons coups.

Mésaventures du moi culturel

C'est entendu, comme je le disais dans le billet précédent, il existe de bad good books et, de façon plus générale, dans tous les arts, de bad good works, en d'autres termes des oeuvres dont la tradition, la critique etc. nous disent qu'il s'agit de chefs-d'oeuvre, mais dont nous finissons par nous avouer (non sans quelques tourments et sentiments de culpabilité, tant la pression de la tradition et du bon goût consacré peut être forte), dont nous finissons par nous avouer qu'elles nous font souverainement chier, quelque application que nous mettions à les apprécier.
Leopardi ose se demander quelque part dans son Zibaldone s'il est bien certain que nous reconnaîtrions dans l'Orlando Furioso un chef-d'oeuvre impérissable et, surtout, si nous prendrions du plaisir à sa lecture, n'était le jugement consacré par une tradition séculaire selon lequel l'Orlando Furioso est un chef-d'oeuvre impérissable à la lecture duquel il n'est même pas concevable qu'on ne prenne pas plaisir.
Pour ce qui est du cinéma, le grand Jacques Lourcelles cite dans la préface de son dictionnaire du cinéma je ne sais plus quel critique qui parlait de "classiques de l'ennui", au sujet de certains films des débuts du cinéma que chacun fait semblant d'admirer tout en mourant d'ennui à leur projection.
Le contraire peut arriver. Je n'ai vu La Règle du jeu de Renoir pour la première fois qu'à l'age de trente-cinq ans. L'avouerai-je? je m'apprêtais à le faire plus par acquit de conscience culturelle qu'autre chose. Or cinq minutes suffirent pour me faire comprendre que j'avais affaire à un chef-d'oeuvre véritable, d'une incroyable virtuosité, bref: a good good movie-picture.
Il existe des cas plus subtils. Ce sont des oeuvres dont nous reconnaissons le statut de chef-d'oeuvre, mais qui ne nous ennuient pas moins pour autant.
Je me souviens d'avoir été littéralement déchiré en voyant Breaking the Waves de von Trier au cinéma il y a une dizaine d'années de cela. J'étais tout à fait conscient que ce film était un chef-d'oeuvre, et j'en suis encore convaincu alors que j'écris ces lignes d'ailleurs, et pourtant je ne tenais pas en place sur mon siège, j'aurais voulu quitter la salle immédiatement, je ne pensais qu'à ce que j'allais manger et boire au restaurant du coin en sortant, le plus tôt serait le mieux.
Il est vrai aussi que nous ne sommes jamais un moi culturel désincarné, ce moi culturel enfonce ses racines dans notre moi tout court, lequel dépend de multiples contingences, comme la fatigue ou la faim, surtout quand, assis dans un cinéma, on se remémore les plats qui figurent au menu du restaurant d'à côté.

Brigadistes internationaux suisses

On sait qu'il y a soixante-dix ans cette année le général félon Francisco Franco - aidé en cela par l'Allemagne nazie et l'Italie fasciste, la lâcheté et les calculs à courte vue des démocraties occidentales et les menées d'un Staline décidé à mettre brutalement la gauche tout entière sous sa coupe - venait à bout des troupes républicaines légales, mettant fin à la Guerre d'Espagne et inaugurant par une répression sanglante une dictature qui allait durer quarante ans.
Je pense que c'est un anniversaire important et qu'on doit une fois encore rendre hommage à tous ces hommes et toutes ces femmes qui défendirent au prix de leur vie la légalité républicaine espagnole et les idéaux de justice sociale qui en animaient le gouvernement.
On aura beau m'expliquer par mille considérations géopolitiques que cette résistance était dès le début vouée à l'échec, je n'en tire pas moins mon chapeau à ces hommes et ces femmes qui se levèrent pour refuser les armes à la main cette prétendue fatalité.
Je l'ignorais jusqu'à maintenant mais pas moins de 600 Suisses, lisais-je récemment dans un journal d'ici, pas moins de 600 Suisses, pour les deux tiers environ membres du petit parti communiste helvétique, s'enrôlèrent dans les Brigades internationales.
A leur retour ils furent pour la plupart traduits devant les tribunaux et pour beaucoup condamnés à des peines plus ou moins lourdes, officiellement pour avoir servi dans une armée étrangère, mais en fait parce que le gouvernement suisse de l'époque, qui avait d'ailleurs reconnu le gouvernement de Franco avant la fin de la guerre civile, avait été dès le début hostile à l'Espagne républicaine.
(Disons quand même par souci d'exactitude que, pour faire bonne mesure, les quelques dizaines de Suisses ayant servi du côté de Franco furent eux aussi poursuivis, et pour les mêmes motifs).
Il a fallu attendre soixante-dix ans pour que ces anciens brigadistes soient réhabilités, par une décision récente des autorités fédérales. En effet, pendant la Guerre froide Franco, quelles qu'aient été ses compromissions avec Hitler et Mussolini, était devenu un allié, et il était hors de question de le froisser par une mesure de réhabilitation de ceux qui avaient lutté contre lui.

mardi 10 mars 2009

The Man Who Knew Too Much

Je pense depuis longtemps qu'il existe un titre tout trouvé pour une anthropologie de l'homme moderne: c'est celui du film d'Alfred Hitchcock, L'Homme qui en savait trop.
On peut penser en effet, et en très bonne compagnie (Leopardi par exemple, dont je viens de relire les Operette morali, mais aussi Nietzsche, que Leopardi a d'ailleurs influencé), que l'excès de savoir est nuisible à la vie, parce que la vie a besoin d'illusions pour prospérer, et que le savoir consiste précisément dans la destruction des illusions.
Surtout le savoir à gros sabots qui porte le nom de Science dans notre société, et qui, pour être lui-même une forme superlative d'illusion, n'en a pas mois ruiné toutes les illusions concurrentes.
En fait, ce qu'il faudrait pour bien vivre, c'est un savoir doué de tact, assez délicat pour comprendre les limites qu'il ne doit pas outrepasser, j'allais dire: transgresser. Mais le tact et la modernité, comme on sait, ça fait deux.

lundi 9 mars 2009

Naufrage

Certaines oeuvres écrites entre la fin du XIXe siècle et le début du XXe siècle semblent nous offrir le produit précieux de distillations intellectuelles séculaires, atteignant à un degré de concentration de la pensée dont nous n'avons même plus l'idée. Peut-être vivons-nous l'épilogue d'un âge où il nous est encore au moins donné d'être conscients que nous sommes devenus bien plus idiots que ceux qui nous ont précédés. Bientôt le souvenir et tout à la fois le souci de cette excellence auront disparu pour de bon; ce sera l'avènement tant attendu de la bêtise infiniment satisfaite d'elle-même. Dans ce naufrage de la culture au sens le plus fort du terme, non seulement les réponses anciennes auront sombré - ce ne serait pas si grave au fond - mais aussi jusqu'aux questions auxquelles elles s'efforçaient de répondre, et dont la formulation avait exigé tant d'efforts de tant d'esprits supérieurs. Car il est à la portée de tout le monde de trouver des réponses, mais c'est une tâche au-dessus des forces du plus grand nombre que de poser les bonnes questions. A telle enseigne qu'on peut penser qu'une vraie culture pourrait se définir comme un répertoire de questions dignes d'être posées.

jeudi 26 février 2009

Eloge d'Orwell

Je ne saurais vraiment trop vous conseiller de lire les écrits journalistiques de George Orwell. Comme je le disais il y a quelques jours, je lis en ce moment les articles qu'il a publiés dans le périodique socialiste anglais Tribune de 1943 à 1947. Ces articles sont non seulement bien plus stimulants, bien plus intelligents, bien mieux écrits que tous les écrits réunis de tous les éditorialistes de la presse française d'aujourd'hui ; ils se révèlent aussi, en dépit de leur nature d'écrits de circonstances, bien plus profonds et durables que bien des textes théoriques contemporains de leur publication. Ce recueil de tous les articles de Tribune vient juste de paraître en Angleterre chez l'éditeur Methuen, je ne pense donc pas qu'il soit disponible en français. Toutefois, une partie de ces articles devraient figurer dans l'anthologie d'essais d'Orwell parue en France il y a quelques années, laquelle anthologie, qui n'est autre à ma connaissance que la traduction des Collected Essays parus en quatre volumes en anglais à la fin des années 60 et régulièrement réédités, contient évidemment bien d'autres textes intéressants d'Orwell.
Je me borne pour aujourd'hui à cet exercice d'admiration, mais je me promets prochainement d'essayer de montrer en quoi consiste la grandeur d'Orwell comme journaliste et essayiste.

mercredi 25 février 2009

Futur du passé


J'écrivais dans le billet précédent: "la question de savoir à qui devront échoir en partage...".
J'allais écrire cette phrase en mettant "échoir" au futur: "la question de savoir à qui écherront en partage". Mais il ma semblé que plus personne aujourd'hui n'utilisait ces futurs un peu archaïques. Quel que soit mon goût pour une certaine préciosité, à mes heures, je me suis donc ravisé et ai usé de l'expédient de faire précéder "échoir" d'une forme du verbe "devoir".
Pour info, le futur du verbe "échoir" n'en est pas moins "écherra", tout comme celui du verbe "choir", à la famille duquel il appartient, est "cherra". Chacun se rappelle en effet la fameuse phrase de la mère-grand dans "Le petit chaperon rouge": "Tire la chevillette, la bobinette cherra".

Propos à bâtons rompus sur l'égalité

Comme je le disais dans le billet précédent, je suis dans l'absolu favorable à une société plus égalitaire, fût-ce au prix d'une certaine frugalité. (Ne nous voilons pas la face: l'instauration d'une société égalitaire entraînerait nécessairement un abaissement de la création globale de richesse, ce qui n'est pas un mal en soi. Je suis fermement convaincu que la désaffection définitive de la majorité de la population soviétique vis-à-vis du régime n'a pas été due aux crimes dont il s'est taché dans les deux premières décennies de son existence, mais au fait qu'à partir des années 60 il s'est fixé officiellement pour objectif l'élévation du niveau de vie dans un sens consumériste, autrement dit il a adopté les mêmes valeurs que le système capitaliste auquel il était censé s'opposer, et ce faisant il s'est condamné lui-même car, sur le terrain de la production de biens de consommation, le capitalisme est sans l'ombre d'un doute le meilleur système qui soit. Si le régime avait, au nom de valeurs clairement affichées comme opposées à celles du consumérisme, suivi la voie du développement des infrastructures collectives (théâtres, bibliothèques, maisons de vacances etc.), au lieu de produire des voitures etc. de moindre qualité qu'en occident, il aurait peut-être survécu, qui sait?).
Je suis favorable à une société plus égalitaire, disais-je, non pas tant parce que, personnellement, l'inégalité me choque ou que j'éprouve de l'envie pour les plus riches que moi - ce n'est pas le cas, et je suis convaincu que nous devons à l'inégalité qui régnait dans les sociétés du passé, par exemple, une grande partie des oeuvres d'art qu'elles nous ont laissées. Mais j'en suis venu à penser de plus en plus que l'inégalité est mauvaise en ce qu'elle suscite nécessairement des rivalités. Toute société inégalitaire a pour moteur la rivalité entre les êtres, se nourrit du conflit, et engendre le conflit. Seule une société égalitaire pourrait être une société enfin pacifiée.
Enfin, pacifiée, comme je le disais dans le billet précédent, une fois réglée la question de savoir à qui devront échoir en partage les appartements en bord de Seine.

Une question concrète

Il est une question que je me pose au sujet de l'égalité et à laquelle je n'arrive pas à trouver une réponse satisfaisante.
Je précise bien qu'il s'agit d'une véritable question et non pas d'une question rhétorique: je n'essaie pas d'être finaud, je pense que cette question, toute théorique qu'elle est à l'heure actuelle, finirait pas se poser en pratique le moment venu: aussi vaut-il mieux essayer d'y répondre dès à présent pour ne pas devoir improviser, avec ce que cela peut comporter de bâclé.
Bien, venons-en à ma question.
Je suis de ceux qui considèrent dans l'absolu comme souhaitable un maximum d'égalité matérielle au sein d'une société. Je serais donc plutôt favorable à une distribution grosso modo égalitaire des biens matériels. Or, si une telle répartition ne pose pas de problème théorique tant qu'il s'agit de biens fongibles: la nourriture, les vêtements etc., il est des biens que, du fait de leur caractère unique ou rare, il ne serait pas possible, même dans la société la plus égalitaire, de distribuer de façon équitable. Je pense en particulier aux biens immobiliers. Il n'est pas possible par définition de donner à tout le monde un appartement dans un immeuble en pierre de taille en bord de Seine à Paris etc.
Ma question, qui, je le répète, en est véritablement une, et que j'adresse à tous ceux qui, comme moi, aspirent à une société plus égalitaire, est donc la suivante: qu'en serait-il de ces biens non fongibles, dont chacun est un unicum, dans la société que nous appelons de nos voeux?
On pourrait certes dans une certaine mesure les socialiser: faire des nombreux châteaux et autres manoirs dont la France est couverte aujourd'hui encore des maisons de repos etc., ce que serait bel et bon, mais cela vaut uniquement pour les immeubles qui se prêtent à un usage collectif. Mais ce n'est pas le cas pour les appartements dont je parlais plus haut: à supposer même qu'on en fasse des komunalki, des appartements communautaires, comme il en existait en Union soviétique, seule une minorité pourrait en jouir (à quoi s'ajoute que la komunalka ne me semble pas l'institution soviétique la plus impérissable : elle naissait de toute façon de la pénurie de logements, et elle entraînait des problèmes de promiscuité etc.).
Je mets donc ma question au concours, comme le faisaient les académies du XVIIIe siècle.
Toutes les suggestions sont les bienvenues. Il n'est jamais trop tôt pour organiser la société du futur. Les lauréats auront droit à une statue en pied dans un petit jardin public de banlieue dans la société socialiste enfin réalisée. Et les camarades chargés de la propreté des espaces verts veilleront à ce que les pigeons n'outragent pas ladite statue de leurs déjections.

Des goûts et des couleurs 2

Dans le même ordre d'idées que ce que je disais dans le billet précédent, il est amusant que nous admirions dans la sculpture antique ou médiévale ce qu'elle a d'essentiel, de dépouillé, la représentation étant apparemment réduite à la seule plastique, alors qu'en fait la plupart des statues, aussi bien dans l'Antiquité qu'au Moyen Age, étaient à l'origine polychromes. Soit dit en passant d'ailleurs, dans la Cathédrale de Lausanne, le portail intérieur qui fait suite au narthex présente un certain nombre de belles sculptures qui ont gardé leurs couleurs d'origine et qui nous donnent une idée de la façon dont bien d'autres édifices gothiques devaient se présenter.

mardi 24 février 2009

Globus

Je crois, sans me vanter, que mon fils a l'étoffe d'un grand explorateur, et qu'il pourrait bien être le Vasco de Gama ou le Christophe Colomb du XXIe siècle.
J'avais remarqué depuis quelque temps sa fascination pour les mappemondes. (J'entends par là non pas les cartes planes mais les sphères représentant le globe terrestre).
A chaque fois qu'il en voyait une dans la vitrine d'un magasin ou en quelque autre endroit, il s'arrêtait extatique en répétant "Globus! globus!" (c'est ainsi qu'on appelle une mappemonde en russe).
Aujourd'hui, il en a vu une de petite taille, d'un diamètre d'une dizaine de centimètres, dans un magasin, s'en est emparé sans crier gare et a pris la fuite. Il ne me restait plus qu'à payer ce petit globus, qu'il n'a pas lâché depuis, pas même pour aller au lit. Bref, le monde désormais lui tient lieu de doudou!

Two for the Road

Je viens de revoir avec le même plaisir que les fois précédentes Two for the Road de Stanley Donen. C'est à mes yeux un véritable chef-d'oeuvre, à la fois profond et léger, réalisée avec une virtuosité de montage, une fluidité d'écriture rares.
C'est le thème de Viaggio in Italia de Rossellini, en moins dense et en moins âpre certes, mais magnifiquement orchestré; c'est le Viaggio in Italia dilué, pour ainsi dire, dans quelques volumes de Singing in the rain et du meilleur Blake Edwards, celui de Breakfast at Tiffany's. Et cela donne un film véritablement émouvant, que je ne me lasse pas de revoir.