"It was the best of times, it was the worst of times..."
Charles Dickens. A Tale of Two Cities.


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mardi 24 mars 2009

Valise en carton

A mon retour de Milan samedi, j'ai pour compagnon de voyages cinq Italiens - deux couples et un homme - qui composent à eux tous un magnifique échantillon de l'immigration italienne en Suisse dans les années 60. Ils sont tous cordiaux et diserts et la conversion s'engage immédiatement.
Le premier couple est formé d'un campanien et de sa femme, originaire de Brescia, tous deux octogénaires (lui a 84 ans). Il est arrivé en Suisse, dans le canton de Genève, comme ouvrier agricole saisonnier à la fin des années 50, puis il a trouvé du travail dans l'industrie horlogère, où il est resté jusqu'à l'âge de la retraite. Ils vivent encore à Genève, ils reviennent de Brescia, où ils ont été voir de la famille.
Le deuxième couple, dans les 65 ans, est formé de deux Siciliens de Catane. C'est lui qui était arrivé le premier en Suisse, dans le canton de Berne, pour travailler comme maçon, dans les années 60.
Elle est ensuite venue l'y rejoindre, ils y ont vécu jusqu'à leur départ en retraite. Ils sont maintenant revenus en Sicile. Ils se rendent à Berne pour voir leurs trois enfants adultes, qui eux vivent encore en Suisse.
Enfin l'homme seul est un Calabrais, lui aussi dans les 65 ans, arrivé dans les années 60, aujourd'hui à la retraite, qui vit dans la région de Gruyère. Il est venu en journée à Milan pour y faire des emplettes de produits italiens et, dit-il, pour le plaisir d'y entendre parler l'italien, ne serait-ce que quelques heures.
Il est intéressant de les entendre parler de leur expérience de l'émigration, qu'on ne peut s'empêcher de mettre en parallèle avec la condition actuelle des immigrés dans nos pays.
Tous s'accordent sur la dureté de la Suisse de l'époque vis-à-vis des immigrés.
La femme de Catane raconte comment les autorités suisses exigeaient alors un délai de 18 mois avant qu'un travailleur immigré puisse faire venir ses enfants, et que c'est donc clandestinement qu'elle fit entrer sa fille avant l'expiration de ce délai, quitte à faire un nouvel aller-retour le moment venu pour la faire entrer légalement.
Le Calabrais est particulièrement amer sur le compte des Suisses en général, qu'il trouve froids et distants. Il dit avec une tristesse qui fait presque peine à voir qu'en 50 ans de vie en Suisse, il ne s'est pas fait un ami. Je lui demande si c'est uniquement pour des raisons économiques qu'il s'est établi en Suisse et si, au cas où il aurait eu le choix, il serait resté vivre en Calabre: il me répond que cela ne fait aucun doute. Il parle ensuite de la tristesse qu'il éprouve à constater que ses propres enfants, élevés ici, sont devenus à leur façon un peu suisses, capables eux aussi de froideur et de distance.
La dame de Brescia, sans manifester la même amertume, souligne que tous leurs amis à Genève sont des immigrés italiens. Mais elle et son mari semblent se plaire en Suisse. Lui parle d'ailleurs dans d'excellents termes des chefs et des patrons qu'il a eus en Suisse. Il les trouve bien plus respectueux que les patrons italiens.
Ils parlent ensuite de leurs pensions de retraite, des avantages respectifs des régimes suisse et italien, des formalités qu'il a fallu remplir, s'agissant du couple revenu au pays, pour percevoir en Italie la pension suisse etc.
C'est vraiment la génération des immigrés à la valise en carton, et c'est très instructif de les écouter parler.

Milan au printemps

J'ai fait un petit tour à Milan en journée samedi. Trois heures aller, trois heure retour par le train, ça peut sembler long, mais un bon livre à l'aller, des compagnons de voyage intéressants au retour, et on ne voit pas le temps passer.
Mon ami Daniele (venant de Mantoue) et moi nous étions donné rendez-vous à Milano Centrale.
Le temps magnifique se prêtait parfaitement à cette petite flânerie printanière,.
Nous avons déjeuné dans les jardins du Muséum d'histoire naturelle, puis sommes montés en haut du Dôme, ce que ni l'un ni l'autre n'avions jamais fait. On y jouit d'une belle vue, même si on ne domine pas la ville autant que d'en haut du Sacré-Coeur à Paris, où la hauteur de la colline de Montmartre vient s'ajouter à celle de la basilique.
La contemplation du Dôme me fait dire à Daniele, dans une formule controuvée que n'aurait pas dédaignée le Malraux historien de l'art, que le style flamboyant est un peu le baroque du gothique.
Après notre ascension et la descension subséquente, nous allons fouiner dans les rayons de la librairie Il Libraccio, où je trouve quelques bouquins intéressants.
Nous rejoignons ensuite à pied la gare, où nous prenons chacun le train nous emmène vers notre domicile.
Une belle journée milanaise, qui me réconcilie avec cette ville au sujet de laquelle j'avais nourri jusqu'ici un préjugé tenace (ville grise, entièrement consacrée au business etc.).

vendredi 20 mars 2009

na sdarovie

Hasard des lectures: j'ai lu hier soir un petit texte mineur de Balzac intitulé Traité des excitants modernes. C'est un écrit à vrai dire sans grand intérêt, dans lequel Balzac adopte ce ton grand seigneur et péremptoire qui amuse dans ses romans (parce que, s'introduisant avec ses gros sabots dans le fil du récit, l'auteur semble comme à plaisir faire la nique par anticipation à Flaubert et à sa doctrine du narrateur effacé etc.), mais qui, réduit à lui-même, laisse plutôt froid.
Toujours est-il que je lis dans le texte en question, au chapitre consacré à l'eau-de-vie, la formule suivante: "J'appelle la Russie une autocratie soutenue par l'alcool".
Or, hasard des lectures comme je le disais, je lisais cet après-midi dans un texte d'une toute autre nature (Everyday Stalinism, sous-titre à rallonge : "Ordinary life in extraordinary times: Soviet Russia in the 1930's", de Sheila Fitzpatrick) que, après une période de quasi prohibition, en 1930 Staline décida de relancer la production à grande échelle de vodka - qui devait bientôt en conséquence de cette décision représenter un cinquième des revenus de l'Etat -, motivant ce changement de politique dans une note écrite à l'attention de Molotov en septembre 1930 par l'imminence d'une attaque polonaise et donc la nécessité pour l'Etat d'augmenter ses recettes pour accélérer son armement. J'avais déjà raconté dans un billet écrit il y a quelques mois de Moscou comment le régime tsariste durant la Première Guerre mondiale puis Gorbatchev pendant la perestroïka avaient tenté d'introduire des mesures prohibitionnistes en Russie: on sait ce qu'il advint de l'un comme de l'autre.
Ajoutons à cela qu'on parlait beaucoup dans les journaux russes à l'automne des velléités du pouvoir actuel de réglementer plus sévèrement la vente d'alcool et d'adopter des politiques de désintoxication obligatoire pour les alcooliques.
Poutine et Medvedev ne savent pas à quoi ils s'exposent, et ils ignorent apparemment la maxime balzacienne.
L'opium du peuple: la formule doit s'interpréter parfois dans un sens plus littéral qu'il n'y paraît.

mardi 17 mars 2009

Gained in translation

Je me suis procuré il y a quelque temps de ça un recueil, publié dans la collection Bouquins, des principaux ouvrages que le folkloriste Anatole Le Braz a, entre la fin du XIXe siècle et le début du XXe siècle, consacré aux légendes bretonnes. Ce recueil est précédé d'un texte magnifique dans lequel Le Braz présente la Bretagne, ses paysages, ses habitants etc.
Il y cite Pline l'Ancien qui aurait donné de la Bretagne la définition suivante, que je trouve belle: "péninsule spectatrice de l'Océan". Renseignements pris toutefois (grâce aux bons offices de mon ami Daniele, à qui j'avais demandé de me retrouver le texte original de Pline), Le Braz tient cette citation de Chateaubriand, qui aurait commis un contresens dans sa traduction de Pline. Qu'importe, si cela nous a donné une définition poétique de la Bretagne.
La beauté ne s'atteint souvent qu'au prix de contresens.
(Je suis d'humeur gnomique ce soir)

samedi 14 mars 2009

Flâneries printanières

Aujourd'hui c'est à Neuchâtel et à Berne que mes pas m'ont porté. Enfin, mes pas, façon de dire, les Chemins de fer fédéraux m'ont été d'un grand secours.
Que dire de Neuchâtel, que je visitais pour la première fois?
La ville a dû être charmante autrefois, et il en reste quelque chose.
Mais. Car il y a un mais. Mais, comme bien souvent en Suisse, j'y trouve un déficit flagrant d'architecture et d'urbanisme. Toute la partie qui longe le lac est, en termes d'architecture et d'urbanisme, absolument illisible. Je veux dire par là qu'il y a de nombreux espaces où l'on ne sait pas trop ni où l'on est ni à quoi ça sert.
A quoi s'ajoute que c'est ici l'un de ces cas où l'on se prend à penser qu'abstraction faite des laideurs architecturales qui ont défiguré les collines environnantes le problème ,une fois encore, n'est pas tant architectural qu'urbanistique. Quand bien même ces constructions eussent été réalisées dans le même style architectural que celui des vieilles bâtisses du centre ville, il y aurait eu de toute façon un phénomène de saturation. Car il n'y a rien à faire, il existe pour chaque site, et en particulier s'il s'agit d'un site fermé, comme l'est celui de Neuchâtel, posé au bord du lac et surplombé par un cirque de collines, il existe pour chaque site, disais-je, un maximum dans le ratio bâti/non bâti, un maximum qui est aussi un optimum. Passé ce maximum, vous aurez beau recourir aux meilleurs architectes, le sentiment de surcharge ne s'en imposera pas moins.

dimanche 22 février 2009

Tourisme domestique

Nous avons mis au point une nouvelle méthode de promenade, si je peux m'exprimer ainsi, Nastia et moi: nous prenons un autobus au hasard, nous descendons au quatrième, cinquième ou dixième arrêt selon notre humeur, puis nous revenons à pied sur nos pas en observant attentivement tout ce qui s'offre à notre curiosité chemin faisant: un restaurant chinois que jouxte une petite cour arborée où l'on doit prendre les repas en été ; le bow-window joliment ouvragé d'une maison du début du siècle dernier ; l'ample tenture rose bonbon qui orne la vitrine d'un coiffeur pour dames de quartier et lui confère un je ne sais quoi de délicieusement suranné (on voit beaucoup de ce genre de vitrines vieillottes dès qu'on s'éloigne du centre dans les villes suisses). Bref, nous nous adonnons à une sorte de tourisme minimaliste mais scrupuleux, qui nous permet de découvrir une foule de petits détails auxquels on ne prête pas attention en général, et qui manifestent pourtant l'âme d'une ville autant voire plus que ses monuments les plus renommés.

mercredi 18 février 2009

Mort d'homme

Il n'est malheureusement plus temps de rire, comme je le faisais hier encore, au sujet de la situation en Guadeloupe.
Il y a eu mort d'homme.
On peut penser que les rancoeurs liés au passé colonial - un passé qui, à bien des points de vue, n'est pas passé, il suffit pour s'en convaincre de voir la disparité qui existe entre Noirs et Blancs dans la distribution de la propriété agricole et industrielle - pèsent lourd dans ce conflit.
En même temps, la situation des habitants des départements d'outre-mer reste enviable par rapport aux pays voisins qui jouissent de leur indépendance. Je ne sais pas trop quoi penser.

jeudi 5 février 2009

A la guerre comme à la guerre

La Suisse, disais-je dans le billet précédent, est restée des siècles durant comme en marge de l'Histoire ; elle a notamment été épargnée par les deux grandes guerres mondiales qui ont mis tant de pays à feu et à sang au siècle dernier. Or, et cela ne laisse pas de m'étonner, la plupart des villes suisses présentent, souvent même en plein centre, des horreurs architecturales et urbanistiques qui, ailleurs, ne s'expliquent que par une reconstruction hâtive consécutive aux bombardements subis à l'occasion de la guerre.
Je suis tenté de donner à cet état de chose une explication empruntée à ces théories sociales organicistes dont le XIXe siècle était si friand. La médecine nous dit que la recrudescence, que l'on constate à notre époque, de maladies auto-immunes telles que l'asthme, les allergies etc. pourrait s'expliquer par le fait que, en raison de l'excès d'hygiène dont nous entourons les enfants aujourd'hui, leur système immunitaire, pour ainsi dire désoeuvré, se retournerait contre l'organisme même qu'il a pour fonction normalement de protéger contre les agressions du dehors. De la même façon, la Suisse, n'ayant pas eu à subir de guerre, n'ayant pas dû s'affronter à une menace extérieure, aurait retourné contre elle-même cette violence sans exutoire, infligeant à ses propres villes des destructions que seules les guerres sont à même d'occasionner d'ordinaire.
Cette explication est tirée par les cheveux, mais je vous avais prévenus: elle s'inspire de la pensée du XIXe siècle, qui est tout entière tirée par les cheveux.

L'Histoire, les coucous etc.

On connaît la fameuse tirade d'Orson Welles dans le Troisième homme: "In Italy, for thirty years under the Borgias, they had warfare, terror, murder, bloodshed — they produced Michelangelo, Leonardo da Vinci and the Renaissance. In Switzerland, they had brotherly love, they had five hundred years of democracy and peace, and what did that produce? The cuckoo clock." ("L’Italie, sous les Borgia, a connu trente ans de terreur. Mais cela a donné Michel-Ange, Léonard de Vinci et la Renaissance. La Suisse a connu la fraternité et cinq cents ans de démocratie et de paix. Et ça a donné quoi ? Le coucou !"). C'est une tirade brillante, certes, mais injuste, et au demeurant inexacte: le coucou est une invention allemande et non pas suisse.
Cela dit, même s'il serait mal venu (et ingrat) de ma part de dénigrer le pays où je vis, il est vrai que, quand on revient de Russie, la Suisse a nécessairement quelque chose de fade. (J'avais d'ailleurs écrit, toujours à propos de la Suisse, quelque chose sur l'esthétique de la fadeur il y a quelque temps). Pas uniquement par rapport à la Russie d'ailleurs, mais par rapport à tous les peuples qui ont connu une histoire plus tourmentée, la France y compris. On ne peut s'empêcher de penser parfois que la Suisse a vécu des siècles durant en marge de l'histoire, ou du moins de ses convulsions, en spectatrice d'une histoire qui se faisait ailleurs dans les larmes, la sueur et le sang. Ce qui lui a valu le bien-être incomparable dont elle jouit, mais aussi un je ne sais quoi d'un peu trop lisse, propret etc. (La Suisse me fait penser parfois à ces petits pavillons de banlieue à l'entrée desquels leur propriétaire a placé un panneau portant l'inscription "Sam Suffi".)
Oui, j'aime la Suisse, parce que bien entendu on y vit confortablement, mais au fond de moi je lui préfère des pays à la gueule cabossée, des pays qui en ont vu de toutes les couleurs, comme la Russie précisément.

vendredi 26 décembre 2008

Choses vues

Comme je le disais récemment, je lis en ce moment le premier volume de Choses vues de Victor Hugo, relatif à la période 1830-1846. Ce sont des textes écrits au jour le jour qu'il est difficile de ranger sous un genre particulier. Ils tiennent à la fois du journal intime, du reportage, de la chronique etc. Ce qui est intéressant, c'est qu'ils nous montrent un Hugo moins guindé que dans le reste de son oeuvre, moins tonnant et prophétisant, une sorte de Hugo unplugged si l'on veut. On peut y trouver aussi bien le compte-rendu de conversations en tête à tête qu'il avait avec Louis-Philippe, qui le recevait régulièrement au Louvre le soir de façon assez informelle (la cour du "roi bourgeois" n'avait évidemment plus rien à voir avec la cour d'Ancien Régime), que le récit de ses flâneries dans Paris, y compris dans les quartiers populaires. Et c'est en cela que réside le grand intérêt de ces textes. Je crois que nous n'avons plus l'exemple aujourd'hui d'un intellectuel qui fréquenterait le gratin politique et qui en même temps se rendrait régulièrement en personne et incognito dans les banlieues pour voir ce qui s'y passe. Or Hugo, tout poète consacré et académicien qu'il était déjà, se montre curieux de savoir ce qui se passe à Paris, d'observer directement cette ébullition des classes populaires dont on voit qu'elle était constante entre 1830 et la nouvelle explosion de 1848. On le voit donc payer de sa personne pour aller voir du côté des barricades quand il s'en dresse quelque part vers le faubourg Saint-Antoine, dont on sait que ce fut au XIXe siècle l'épicentre de tous les grands soulèvements parisiens.
Mais au-delà de l'aspect proprement politique, on voit que Hugo, anticipant le Baudelaire du Spleen de Paris, est fasciné par le spectacle de la ville, par la façon dont elle se représente en permanence, par la façon dont elle se dit à travers les enseignes des magasins, les affiches etc. Il note scrupuleusement une foule de petits détails de ce genre, qui permettent parfois de saisir en raccourci des mouvements de fond qui travaillaient la société de l'époque.

mercredi 24 décembre 2008

Le vol arrêté

J'ai lu hier soir d'une seule traite Vladimir ou le vol arrêté de Marina Vlady, livre de souvenirs paru en 1987 dans lequel elle raconte sa vie avec Vladimir Vissotsky, dont elle fut la compagne puis la femme de 1967 à 1980, année de la mort du grand acteur et chanteur russe.
C'est à la fois un témoignage émouvant sur leur histoire d'amour et un document intéressant sur l'URSS des années 70.
J'avais consacré un billet à Vissotsky début novembre après avoir visité le musée qui lui est consacré à quelques pas du théâtre Taganka à Moscou.
Vissotsky fut immensément populaire en URSS comme auteur-compositeur-interprète de chansons magnifiques, dont les textes, très ancrés dans la vie soviétique de tous les jours, sont de véritables poèmes, et qu'il chantait le plus souvent en s'accompagnant seul à la guitare.
Marina Vlady raconte bien comment, malgré cette popularité (peut-être devrais-je dire: à cause de cette popularité), il était mal vu des autorités, si bien qu'il fut en butte tout au long de sa carrière à toutes sortes de résistances et de tracasseries. N'oublions pas que, dans un pays où toutes les activités économiques et culturelles étaient concentrées dans les mains de l'Etat, la possibilité de tenir un concert ou d'enregistrer un disque dépendait du bon plaisir de ce dernier.
Or, Vissotsky ne put enregistrer qu'un nombre infime de disques en URSS du fait de son statut de "personnalité odieuse" (sic) etc.
Ce que l'on comprend toutefois par le récit de Vlady, c'est qu'ici encore, comme dans le cas de Brodsky dont j'ai parlé à plusieurs reprises le mois dernier, l'hostilité du régime n'était pas tant liée à des positions politiques qu'à l'indépendance d'esprit et à la liberté de moeurs dont Vissotsky faisait preuve. On en vient en fait à penser que certaines aspects du régime soviétique post-stalinien qualifiés de répressifs ne doivent pas être nécessairement jugés d'un point de vue strictement politique, mais qu'ils témoignent bien plutôt d'une étroitesse d'esprit, d'un conformisme moral et social, d'une pudibonderie bien-pensante dont on trouve l'exemple après-guerre dans les pays occidentaux également (il suffit de penser au puritanisme des Etats-Unis dans les années 50 etc.).
Il est intéressant de noter aussi comment quelqu'un comme Vissotsky, tout en faisant figure de "contestataire" aux yeux du régime, était viscéralement patriote, au point, comme le raconte Vlady, de n'admettre que du bout des lèvres l'injustice des interventions soviétiques en Hongrie ou en Tchécoslovaquie.
Elle rapporte également de façon vraiment poignante la douleur éprouvée par Vissostsky lors de sa première visite en Allemagne de l'Ouest, dans les années 70, au spectacle de l'abondance qui y régnait: comment était-il possible que les Allemands, qui avaient perdu la guerre, jouissent d'un tel bien-être, alors que son peuple, qui l'avait gagnée, vivait dans la pénurie?

dimanche 14 décembre 2008

La Suisse kolkhozienne




On a souvent souligné comment les régimes totalitaires, qu'il s'agisse du fascisme, du nazisme ou du stalinisme, avaient, en matière d'architecture et d'art, un même goût pour la démesure et le monumental. Ce goût, dit-on, ne ferait que trahir la nature profonde de ces régimes, leur holisme radical. La prédilection pour les formes imposantes, voire écrasantes exprimerait concrètement l'essence du monde totalitaire, où l'individu, quantité négligeable, doit se soumettre au tout de la collectivité etc.
Je pense qu'il y a du vrai dans ces analyses, mais je pense aussi qu'il faudrait se demander si certains phénomènes qu'on observe dans les régimes totalitaires au cours des années 20 et 30 ne participent pas de tendances plus générales, qui se manifestaient sous des formes peut-être moins concentrées mais pas moins réelles pour autant dans les pays démocratiques.
Cela tendrait d'ailleurs à prouver que les régimes totalitaires, loin d'être différents par essence des régimes démocratiques, plongent leurs racines dans le même humus, celui de la modernité et de ses pathologies.
J'en veux pour preuve, en ce qui concerne le monumentalisme, ces photos que j'ai prises ce matin.
Il s'agit de deux statues, représentant respectivement un ouvrier et une paysanne, qui flanquent la porte du pavillon principal du parc des expositions Lausanne, dit Palais de Beaulieu, bâti au début des années 30.
On est frappé par leur similitude avec la statuaire soviétique de la même époque. Mêmes dimensions imposantes, même exécution anguleuse, même goût pour le surhumain.
Si on les compare avec les statues d'un ouvrier et d'une kolhozienne de la photo suivante, prise le mois dernier au VDNK, immense parc des expositions de Moscou, construit sous Staline, voué à célébrer les réalisations de l'industrie et de l'agriculture soviétique, on se dit même que ces dernières ont un style plus fluide et moins martial que les statues suisses.
Ainsi, dans les années 30, la paisible Helvétie usait-elle d'un style assez proche de celui que l'on attribue habituellement aux seuls régimes totalitaires.
Au-delà du style, on remarquera aussi que le vocabulaire iconographique est lui aussi très proche.
Dans un cas comme dans l'autre, on a une association entre le principe mâle et l'industrie d'une part, et le principe femelle et l'agriculture, de l'autre.
On ne peut s'empêcher de penser que cette époque apparemment organisée selon les seuls principes de la raison était en fait imprégnée de religiosité, et d'une religiosité païenne qui semble se rattacher par des liens secrets aux cultes de l'Antiquité. Cet ouvrier, n'est-ce pas après tout, une sorte d'avatar de Vulcain; et cette paysanne/kolkhozienne, une sorte de Cérès?

mardi 9 décembre 2008

Back from USSR


Me voici ce soir de retour à Lausanne après un mois et demi de pérégrinations. Je quitte Mantoue ce matin par le train de 11 h 43 pour Milan. Je suis à Milano Centrale vers 13 h 30. C'est l'une des gares où j'ai passé le plus de temps, où j'ai le plus fait les cent pas dans l'attente de trains qui m'amèneraient à Bologne, à Mantoue, à Vérone, à Paris ou à Lausanne, et dans bien d'autres villes encore. C'est étrange, je serais bien en peine de décrire cette gare avec exactitude, et pourtant j'ai une espèce de souvenir cénesthésique, souvenir du corps, très fort de ce que c'est que d'être à Milano Centrale. Et puis aussi: il y a des gares dont le souvenir est lié pour moi à leur bâtiment extérieur, alors que l'image que j'ai de Milano Centrale a peu à voir avec le mastodonte d'architecture fasciste échoué en pleine ville qu'est la gare vue du dehors, c'est plutôt un sentiment lié à l'intérieur du bâtiment, aux quais, à la salle des pas perdus.
Quand j'y arrivais de Paris dans les années 80, il y avait un bar non couvert, installé au bout des quais, avec un long comptoir perpendiculaire aux voies. Souvent j'arrivais par je ne sais plus quel train avant 5 heures, mon train pour Bologne ne partait qu'à 6 h 30, alors j'attendais l'ouverture du bar, j'y prenais mon petit-déjeuner en lisant la Repubblica, où je m'initiais entre autres aux manoeuvres byzantines de la politique italienne, dont les partis s'appelaient encore DC, PSI, PCI.
Milano Centrale, c'est aussi dans mon souvenir la scène finale de Teorema de Pasolini: Massimo Girotti, touché par la révélation de l'Ange, courant nu au bout des quais. Je n'y passe jamais sans m'en souvenir.

dimanche 7 décembre 2008

Province

Je fais un tour dans le centre de Mantoue en fin d'après-midi. L'ambiance est la même que dans toutes les villes de province italiennes à la même heure le dimanche. Une foule, non pas endimanchée comme autrefois, mais parée des vêtements "casual" à la dernière mode, va et vient sous les portiques, selon un mouvement d'aller et retour qu'on appelle ici "fare le vasche" (ce qui veut dire "faire des longueurs", comme on en fait à la piscine), et s'adonne à un lèche-vitrine sans joie. Tous ont ces visages à la fois rassasiés et maussades qui semblent être la marque du stade ultime du consumérisme. Le vide spirituel est pour ainsi dire palpable autour de moi, comme une espèce de trou noir qui pourrait d'un moment à l'autre tout engloutir, à commencer par les magnifiques architectures de la ville, épaves d'une autre époque, faite de contrastes violents entre l'indigence et le faste, l'abject et le sublime etc. - une époque qu'on se prend idiotement à regretter parfois.

Théorie de la restauration

J'ai fait un tour hier à la librairie Einaudi de Mantoue. La maison d'édition Einaudi demeure, malgré les difficultés financières qu'elle a connues dans les années 80 et qui ont débouché sur son rachat par Mondadori, LA grande maison d'édition italienne. Le soin qu'elle apporte à la réalisation matérielle des volumes est à ma connaissance inégalé dans le panorama éditorial mondial: typographie, graphisme, qualité du papier et de la reliure. Et en ce qui concerne le contenu également, Einaudi se distingue encore par des projets ambitieux: j'y ai vu par exemple une magnifique collection des oeuvres complètes de Walter Benjamin etc.
Je m'y suis procuré un petit livre de Cesare Brandi, paru pour la première fois en 1977, intitulé Teoria del restauro, qui explore les questions théoriques et pratiques soulevées par la restauration des oeuvres d'art. Je pense depuis longtemps que le thème de la restauration peut avoir une grande valeur heuristique dans le domaine de la réflexion sur l'art, car la question qui se trouve posée dans toute démarche de restauration est ni plus ni moins que la question de l'essence de l'oeuvre d'art. D'autre part, la question de la conservation et de sa signification est au coeur d'un autre problème qui m'intésse de plus en plus, celui du patrimoine et de cette tendance actuelle qu'on pourrait appeler le patrimonialisme, qui peut verser parfois dans une sorte de fétichisme du passé. (L'ensemble du centre historique de Mantoue a été récemment inscrit sur la liste du patrimoine mondial de l'UNESCO ; la police municipale a reçu comme instruction d'empêcher les cyclistes de garer leurs vélos contre les murs pour ne pas déparer l'aspect esthétique de la ville!). J'espère trouver dans le livre de Brandi des éléments de réflexion stimulants sur toutes ces questions.

vendredi 5 décembre 2008

Un après-midi au musée


Le temps pluvieux nous ayant amenés à renoncer à nous rendre à Modène, j'ai visité cet après-midi avec Daniele et Malene au Museo diocesaneo de Mantoue une exposition consacrée à saint Anselme, patron de Mantoue, et légat pontifical auprès de Mathilde de Canossa. Cette exposition se tient d'ailleurs en marge d'une exposition sur deux sites, Casa del Mantegna et San Benedetto Pò, ayant pour objet Mathilde de Canossa et son époque, que je devrais également visiter prochainement, même si les commentaires de ceux qui l'ont vue semblent plutôt mitigés.
Cela a été l'occasion de voir aussi les collections permanentes du Musée, que je visitais pour la première fois. Quelques beaux Fetti ; un tableau de Bazzani représentant saint Joseph tenant Jésus dans ses bras dans un geste d'une tendresse assez inhabituelle ; une Vierge à l'enfant d'un peintre mineur du XVIe siècle dont le nom m'échappe à présent, représentée dans une belle attitude pensive, et que l'enfant Jésus regarde avec une expression qu'on voit effectivement aux nourrissons, saisie de façon très authentique ; la Cena in Emmaus du Titien prêtée par le Louvre en échange de je ne sais trop quoi.

mercredi 3 décembre 2008

Les scrupules des victimes

J'ai terminé dans le train qui m'amenait de Moscou à Berlin samedi dernier le livre de Nadedja Mandelstam. C'est un témoignage réellement bouleversant sur les mécanismes de la répression sous Staline, sur ce système qui pouvait faire de n'importe qui d'un moment à l'autre un coupable dont le destin était dès lors fixé inexorablement.
Ce qui est admirable chez Nadedja Mandelstam, c'est la sobriété de son témoignage.
Il ne s'agit jamais d'un réquisitoire. Elle s'attache même de façon incroyablement scrupuleuse à montrer comment certaines personnes étaient inextricablement bourreaux et victimes à la fois du fait de la folle logique qui gouvernait la société.
On pense à ce que Primo Levi, lui aussi soucieux toujours plus de témoigner et de comprendre que d'accuser, a pu écrire sur ce qu'il appelle la "zone grise", cette zone dans laquelle se trouvaient, dans le cadre de l'univers concentrationnaire nazi, tous ceux qui, tout en étant victimes, étaient amenés à leur corps défendant à participer à l'entreprise de destruction nazie.

En voyage avec Stalin

J'ai voyagé en train hier de Munich à Innsbruck en compagnie de Stalin. Vous allez me dire que je vous ai déjà fait le coup récemment, et qu'il s'agissait en fait d'un imitateur du dictateur géorgien s'offrant pour poser avec les touristes à l'entrée de la Place Rouge pour quelques roubles. Mais non, cette fois-ci c'est vrai, j'ai réellement eu pour compagnon de voyage un homme qui s'appelle Stalin de son prénom. Il s'agit d'un Equatorien vivant à Copenhague, qui se rendait en Autriche pour affaires personnelles. Un type très sympathique, avec laquelle j'ai discuté le bout de gras jusqu'à Innsbruck, où il est descendu. Il est musicien de son état, il m'a montré un CD qu'il a réalisé avec son groupe, qui a pour nom "Stalin Lastre And The Song Project". Il doit avoir dans les 45 ans je pense. Il est assez incroyable de penser qu'il se trouvait des gens en Equateur au début des années 60 pour donner à leur fils le nom de Staline. Il serait intéressant de recenser combien de parents dans le monde ont fait de même. Pour ma part, c'est le premier Staline qu'il m'ait été donné de rencontrer...
J'ai ensuite poursuivi mon voyage jusqu'à Vérone (du Brenner à Rovereto, paysage blanc de neige), d'où j'ai changé pour Mantoue, où je suis arrivè à 16 h 30.
Il est étrange de se retrouver en Italie quelques jours après avoir quitté Moscou, ce sont deux mondes tellement différents.

lundi 1 décembre 2008

Berlin-Munich

Je quitte Berlin pour Munich par le train de 13 h 53. Le train n'est pas l'ICE prévu (j'ai lu dans la presse ces derniers mois que ces TGV allemands connaissent je ne sais plus quel problème technique), il a été remplacé par un vieil IC. Je ne sais pas si ceci explique cela mais nous arriverons à Munich avec une bonne demi-heure de retard. Dans le train, je somnole un peu car la fatigue du voyage depuis Moscou se fait sentir, puis je poursuis la lecture de Maus, qui est vraiment un chef-d'oeuvre. Le scénario est en fait plus complexe que je ne le disais hier. C'est non seulement l'histoire du père pendant la Seconde Guerre mondiale, mais c'est aussi l'histoire d'Art Spiegelmann se rendant chez son père pour l'interroger en vue d'écrire sa graphic novel etc. Visuellement, c'est aussi vraiment très fort. Le trait est puissant, l'image d'un noir et blanc dépouillé et dense, de nombreuses cases pourraient, prises séparément, constituer des tableaux.
J'arrive à Munich à 20 h 45, je rejoins mon hôtel de la Landsberger Strasse, pose mes valises, puis vais prendre dans le restaurant d'en face mon premier vrai repas chaud après trois jours de sandwiches et d'en cas. Demain matin tôt je prends le train pour Mantoue, où je devrais arriver vers 15 heures.

dimanche 30 novembre 2008

L'ivresse du voyage

J'ai donc quitté Moscou pour Berlin hier par le train de 8 heures du matin.
Quand nous sortons à 6 h 30 pour nous rendre à la gare Bieloruskaïa, dont part mon train, il fait encore nuit, et les rues sont presque désertes. Un homme fume sa clope debout à côté de sa vieille Lada dont il est en train de faire tourner le moteur, c'est une image ordinaire ici à cause du froid.
Malgré l'heure matinale, les rames de métro sont déjà remplies. A la station Bieloruskaïa, où nous descendons, je remarque au plafond des mosaïques en style réaliste socialiste d'un assez bel effet. La station dans son ensemble est l'une des plus somptueuse que j'aie vue.
Le train part à l'heure prévue. Le début du voyage est marqué par un incident. L'un des passagers de notre wagon, un type d'une trentaine d'années au type causasien, est déjà complètement ivre. Il marche en tanguant dans le couloir. Il s'approche des passagers les uns après les autres non pas tant pour engager la conversation que pour trouver un auditoire à son soliloque incohérent. A un moment donné, il vient vers moi. Il les yeux mi-clos et le regard éteint du buveur de vodka. Il m'explique en russe qu'il est ingouche, puis tchétchène, me montre sur son téléphone portable de petits films de ses enfants en bas âge et de sa femme. Il disparaît bientôt en direction du wagon-restaurant, dont il revient encore plus ivre une heure plus tard. Il me dit qu'il a bu dix vodkas entre-temps. Il va et vient d'un wagon à l'autre, revient bientôt dans mon compartiment une bouteille de bière à la main, dont il renverse bientôt la moitié sur le tapis. Je lui dit d'aller demander au provodnik de nettoyer, car sinon ça risque d'empuer le compartiment. Comme il ne bouge pas, je vais moi-même chercher le provodnik. Il finit par avoir une altercation violente avec une autre passagère, ce qui décide les provodniki à appeler la police. A la station suivante, deux miliciens biélorusses viennent le prélever. Le provodnik, qui sait que je suis Français, s'approche alors de moi et me dit, d'un air blagueur: "Vous voyez, vous autres Français, qui aimez tant les Tchétchènes...".
Toujours est-il que l'ambiance redevient plus propice à la lecture.
Mon compagnon de voyage, Vladimir, est quant à lui un garçon charmant. Nous arrivons plus ou moins à converser dans un mélange de russe et d'allemand, dont il connaît quelques mots. De taille plutôt petite, il a un physique sec et noueux, une bonne bouille de Russe du peuple, les yeux bleus et deux ou trois dents en moins sur les côtés. Il a 44 ans, il vient de Tomsk, en Sibérie, où je crois comprendre qu'il est maçon (il dit "Stein" et mime l'action d'empiler). Il est déjà en route depuis trois jours demi, le temps qu'il faut pour parcourir en train les 3000 km qui séparent Tomsk de Moscou. Il va rendre visite à sa soeur, qui habite une bourgade au bord de la mer du Nord dont j'ai oublié le nom et qui est mariée à un Allemand. Il a emporté un petit guide de conversation russe-allemand qu'il étudie avec application.